ÉTHIQUE HEBDO du 9 février – Comme une machine de vidéo-poker dans nos poches

 

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 image utilisateur téléphone intelligent

Si vous êtes le genre de personne qui est pris d’une légère panique, voire de sueurs froides lorsque vous vous rendez compte que vous avez oublié votre téléphone intelligent sur votre table de chevet à la maison, dites-vous que nous n’êtes pas seul. Les utilisateurs de téléphones intelligents, d’applications mobiles et de certains sites Internet deviennent souvent, à un niveau plus ou moins élevé, dépendants de ces technologies. Quelques-uns auront pris le temps de rafraîchir leur boite courriel et leur fils Facebook et Twitter plus d’une fois avant même d’avoir terminé de lire ces lignes.

S’il n’est pas encore question de dépendance reconnue au sens clinique, comme dans le cas de drogues ou de jeux de hasard, on s’en rapproche dangereusement. Un groupe d’ex-cadres d’entreprises numériques nous le rappelaient cette semaine. En levant le voile sur les stratégies de ces grands joueurs de l’économie numérique, qui favorisent plutôt que diminuent les risques de dépendance, ils espèrent initier un mouvement vers des technologies qui servent l’humain avant tout. C’est la mission du nouveau Center for Humane Technology. L’instigateur principal de l’initiative, Tristan Harris, avait aussi été à la base du mouvement Time Well Spent. Il signait en 2016 un essai (en anglais) dénonçant les mécanismes utilisés dans la conception même des interfaces des téléphones intelligents et des applications mobiles pour susciter une dépendance et capturer l’attention des utilisateurs. En fait, nos appareils mobiles et certains sites Internet sont souvent construits de telle manière qu’ils sollicitent les mêmes vulnérabilités qui font qu’un joueur reste « accroché » à une machine de video-poker, en activant les circuits de la récompense dans notre cerveau et en libérant de la dopamine.

Cette situation soulève de nombreux enjeux éthiques : autonomie des personnes face à la technologie; devoir des entreprises du numérique de ne pas porter préjudice aux utilisateurs de leurs produits; transparence des stratégies utilisées pour maintenir notre attention et collecter nos données; utilisation efficiente de nos ressources cognitives de plus en plus mobilisées pour des tâches futiles ou inutilement répétitives; et effritement du lien social, entre autres.

Des effets négatifs de mieux en mieux connus

Sans vouloir tomber dans une forme de catastrophisme qui serait aveugle aux bons côtés de la technologie, force est d’admettre que la dépendance aux téléphones intelligents ou aux réseaux sociaux entraine un ensemble de conséquences négatives aux plans psychologique et social. La recherche tend à montrer que l’utilisation d’un téléphone intelligent peut diminuer des capacités liées à la mémoire et à l’attention ou générer de l’anxiété, en plus de nuire au sommeil. Certains vont jusqu’à affirmer que l’Internet et nos téléphones nous rendent carrément plus bêtes. Le jeu des comparaisons sur les réseaux sociaux amènerait certaines personnes à développer une représentation erronée de la vie supposément trépidante des autres utilisateurs, et à déprécier leur propre existence « ordinaire », sans filtre Instagram. Des résultats qui sont néanmoins sérieusement nuancés par d’autres études.

L’effet sur les enfants est particulièrement préoccupant. Pour certains, les « natifs du numérique », qui baignent dans l’univers du Web parfois avant même de pouvoir parler et qui socialisent principalement au moyen des réseaux sociaux, devraient être considérés comme une population vulnérable face aux dérives des technologies et, conséquemment, protégés. Il en irait de la responsabilité des parents, de l’État et des entreprises d’encadrer la conception des technologies ainsi que leur utilisation de manière à ne pas porter préjudice à ces enfants.

Plus qu’un simple « outil »

On se représente généralement la pensée comme quelque chose qui se produit « dans notre tête ». Lorsque nous effectuons des tâches cognitives telles que nous souvenir de quelque chose, prévoir une sortie, effectuer un calcul, réfléchir à la meilleure manière de nous rendre d’un point A à un point B, etc., nous utilisons néanmoins des outils divers pour nous aider : un calepin, une calculatrice, une carte ou… un téléphone intelligent. Une théorie en vogue veut que ces outils doivent être considérés comme des extensions à part entière de notre esprit. Bref, selon les tenants de l’ « esprit étendu », nous ne pensons pas uniquement avec notre tête.

Ainsi, la manière dont sont conçus ces outils est d’une importance capitale parce qu’elle détermine au moins en partie nos capacités et peuvent les transformer, pour le meilleur ou pour le pire. Si nos outils numériques accentuent actuellement certaines de nos vulnérabilités, ils pourraient néanmoins être conçus autrement de manière à pallier nos faiblesses ou à optimiser des traits que nous jugeons souhaitables. Le projet du Center for Humane Technology est de s’assurer que nos artefacts numériques fassent précisément cela, dans le respect de ce que nous souhaitons réellement, plutôt que de faire jouer nos faiblesses contre nous-mêmes au profit de grandes entreprises.

Une initiative philosophique

L’idée est de reprendre collectivement en main le développement de la technologie et de le subordonner à des valeurs qui promeuvent le bien-être humain. Au fondement de cette approche, on retrouve l’adage repris par Socrate, un des pères de la philosophie occidentale : « Connais-toi toi-même ». Au plan individuel, le premier pas serait ainsi de bien prendre conscience de nos vulnérabilités et de nos habitudes irréfléchies pour éviter les pièges que nous tendent les technologies. Au plan de la conception des applications, ce serait d’utiliser cette connaissance pour que les applications puissent toujours servir l’être humain plutôt que de l’asservir.