ÉTHIQUE HEBDO du 4 mai 2018 – Éthique et cybercitoyenneté : un regard posé par des jeunes

 photo d'un porte-voix

 

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Vous trouvez que les jeunes passent leur vie sur Internet? Comme plusieurs de leurs concitoyens, les jeunes investissent les environnements numériques, qui deviennent des parties intégrantes de la société : lieux de communication et d’information; de mobilisation et d’action politique; de socialisation et de séduction; de surveillance et de voyeurisme; de commerce et d’affaires; d’activités criminelles... L’épisode navrant qui s’est produit au Séminaire des Pères maristes à Québec nous a d’ailleurs rappelé cette semaine les frontières poreuses entre la vie intime et la vie publique sur Internet. Six jeunes hommes ont partagé des photos explicites de trois adolescentes sans le consentement de celles-ci.

La Commission a souhaité savoir comment les jeunes envisageaient leur rôle de citoyens dans ce contexte où le numérique occupe de plus en plus de place dans nos vies. Elle a ainsi réuni 12 étudiantes et étudiants du collégial pour parler de cybercitoyenneté dans le cadre de la 7e CEST-Jeunesse.

 

Parlons « cybercitoyenneté »

La Commission a pu observer, dès l’édition 2009 de la CEST-Jeunesse portant sur la cyberintimidation, l’intérêt porté par les jeunes pour la question de la cybercitoyenneté. Dans ses recommandations, la CEST-Jeunesse 2009 insistait sur la responsabilisation des individus dans l’univers virtuel. Elle soulignait l’importance de retrouver des repères éthiques pour nos interactions dans le cyberespace. La pratique responsable de la liberté d’expression, dans les limites du respect d’autrui et, de manière générale, des règles d’un meilleur vivre-ensemble dans le cyberespace doit faire l’objet d’une attention particulière et d’un apprentissage spécifique. (À ce sujet, voir notre Éthique hebdo du 25 septembre 2015.)

En effet, les nouvelles technologies de l’information modifient nos repères éthiques et exigent de nouveaux apprentissages pour orienter nos comportements dans le monde numérique ; or, la technologie est arrivée trop rapidement pour que les codes sociaux et éthiques aient eu le temps de vraiment se définir.

Lors de son édition 2015, portant sur les TIC à l’école, la CEST-Jeunesse recommandait d’ailleurs que l’utilisation des technologies en classe soit accompagnée de formations qui abordent « les enjeux éthiques qu’elles soulèvent, leurs conséquences sociales et les aptitudes qu’elles exigent (notamment le discernement) » (À ce sujet, voir notre Éthique du 11 septembre 2015).

La notion de « cybercitoyenneté » est mobilisée dans la Stratégie gouvernementale de mobilisation de la société québécoise pour lutter contre l'intimidation et la violence à l'école. Elle renvoie à cette question : Quelles sont les normes et les valeurs qui devraient guider nos interactions virtuelles ?

 

La CEST-Jeunesse 2018

Le numérique ouvre des possibilités positives en matière de renouvellement de la citoyenneté ou de l’action citoyenne, mais l’utilisation du numérique à des fins politiques soulève aussi des enjeux éthiques et sociaux. À ce titre, des événements des derniers mois ou des dernières années ont attiré l’attention de la CEST-Jeunesse :

  • Le mouvement de dénonciation de la violence à caractère sexuel #MoiAussi, et son potentiel de transformation sociale ;
  • Le phénomène des fausses nouvelles et ses répercussions sur la qualité de l’information et du débat public ;
  • La récente remise en question du principe de neutralité d’Internet aux États-Unis et la crainte de voir le même phénomène arriver au Québec, avec les risques que cela comporte quant à l’accessibilité équitable à une diversité de contenus ;
  • La croissance de la publicité ciblée et de la personnalisation des sites Web à partir des traces numériques laissées par les individus, telles que leurs données de navigation ou de l’information personnelle.

Mentionnons aussi le scandale de l’utilisation par Cambridge Analytica de données personnelles collectées via Facebook, que nous avons abordé dans notre Éthique hebdo du 23 mars 2018. Cette histoire nous rappelle, entre autres, que les réseaux numériques remplissent des rôles sociaux et ont des répercussions sur la vie citoyenne et la vie démocratique des États. La protection des données personnelles des individus soulève des enjeux qui vont jusqu’à l’intégrité des institutions et des processus démocratiques.

Ces préoccupations ont amené la CEST-Jeunesse à se questionner à savoir si, dans le contexte actuel, le numérique sert bien l’humain et s’il lui apporte finalement plus de bénéfices que d’inconvénients. Favorise-t-on collectivement une utilisation responsable et optimale des ressources que nous offre le numérique? Sait-on vraiment ce à quoi on s’expose en naviguant sur Internet et en y partageant de l’information parfois personnelle? Internet valorise-t-il la démocratie ou participe-t-il plutôt à l’amplification de mouvements antidémocratiques? Quels sont les rôles des citoyennes et citoyens, ainsi que des États, pour actualiser dans l’univers numérique des valeurs importantes telles que le civisme et la solidarité?

En réponse à ces vastes questionnements, voici un aperçu des réflexions, constats et recommandations de la CEST-Jeunesse 2018.

 

Mettre en œuvre des mesures pour allier la liberté d’expression et la qualité de l’information

Essentielles à une démocratie saine, la liberté d’expression et la disponibilité d’informations de qualité pour les citoyens peuvent être à la fois soutenues ou mises à mal dans le monde numérique : multiplication des plateformes, blogues et forums, mais aussi filtrage des contenus, trolling et fausses nouvelles.

Tout en veillant à protéger la liberté d’expression, il est essentiel que l’information destinée au grand public soit rigoureuse, vraie et pertinente, pour lui permettre d’exercer un jugement critique et objectif.

 

Responsabiliser les acteurs du numérique

À la mesure de leurs capacités, de leurs ressources ou de leur pouvoir d’influence, tous les acteurs du numérique partagent la responsabilité de maintenir un climat sain, respectueux et propice à l’engagement citoyen dans l’univers numérique.

Les cybercitoyens doivent apprendre le « cybercivisme ». Les entreprises du numérique doivent être mieux encadrées et tenues responsables des dérives liées à leurs plateformes ou à leurs modèles d’affaires.

 

Favoriser la transparence d’Internet

Il y a tout un arrière-plan invisible au Web : pensons aux lignes de code, aux algorithmes de traitement de l’information qui déterminent ce qui est présenté sur les plateformes, ou encore aux ensembles de données qui sont collectés. Cette face cachée du monde numérique soulève des enjeux éthiques en termes de légitimité, de confiance envers les gestionnaires des réseaux et les créateurs de logiciels, d’asymétrie de pouvoir entre les acteurs et d’autonomie des utilisateurs.

Un plus grand recours à des logiciels libres et ouverts est une manière de contrer cette opacité et de remettre dans les mains des utilisateurs l’information nécessaire pour comprendre l’univers numérique dans lequel ils évoluent. De plus, cela leur permet d’exercer un certain contrôle sur les déterminants technologiques de leur environnement numérique.

 

Protéger la vie privée des utilisateurs

Tous les utilisateurs doivent avoir accès à des informations intelligibles concernant le traitement, le stockage, l’utilisation et la diffusion de leurs données. Ils doivent avoir un droit de regard sur ce qui est fait de leurs données. Par exemple, au moment de télécharger et d’utiliser une application, l’utilisateur devrait pouvoir se retirer de la collecte d’informations qui ne sont pas essentielles et directement en lien avec la fonction de cette application, et ce, sans pénalité. De plus, l’utilisateur devrait pouvoir choisir l’information qu’il partage et avoir la possibilité de retirer de l’information publiée, dans la mesure où il n’y a pas entrave à la justice ou à la sécurité publique.

 

Réduire la fracture numérique et développer les capacités numériques de la population

La fracture numérique réfère aux inégalités face aux possibilités d’accéder et de contribuer à l’information, à la connaissance et aux réseaux, ainsi qu’aux possibilités de bénéficier des avantages qu’apporte le numérique. Cela soulève un enjeu de justice. De plus, de meilleures capacités numériques permettraient aux citoyens d’être moins vulnérables, en étant mieux outillés pour comprendre et affronter l’ensemble des enjeux soulevés par l’utilisation du numérique.

L’avis de la CEST-Jeunesse sera rendu public plus tard ce printemps.