ÉTHIQUE HEBDO du 1er juin 2018 – Quelques réflexions sur le numérique en éducation

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C’est ce jeudi que Québec lançait son Plan d’action numérique en éducation et en enseignement supérieur. Le plan, qui s’inscrit dans la Stratégie numérique du Québec, vient notamment prendre le relai d’un programme plus modeste, celui appelé L’École 2.0 : la classe branchée, qui s’est échelonné de 2011 à 2015. On se souviendra de ce programme surtout pour l’engagement qu’avait pris le gouvernement de doter chaque classe d’un tableau blanc interactif (TBI), une décision qui a suscité le débat à la fois sur les aspects technopédagogiques qu’en matière d’éthique publique. Les espoirs du numérique en éducation vont néanmoins bien au-delà d’une seule technologie implantée uniformément à la grandeur du réseau, ce que reconnait Québec avec son nouveau plan d’action.

La réflexion sur l’intégration du numérique dans l’éducation ne date pas d’hier au Québec. Les premières actions significatives remontent à 1996, alors que le gouvernement tenait une Conférence socio-économique sur les technologies de l’information et des communications (TIC) en éducation. Après cette Conférence, plusieurs politiques ont été adoptées et des budgets spécifiques ont été alloués dans le cadre d’un plan global pour outiller le Québec à l’ère de la société de l’information.

Parallèlement, le Conseil supérieur de l’éducation du Québec s’est intéressé à ces nouvelles technologies en éducation, à leurs promesses et à leurs enjeux. Dans ses rapports de 1994 et de 2000 sur les besoins de l’éducation, le Conseil souligne l’importance de se doter de politiques ambitieuses en cette matière et d’intégrer les technologies de manière réfléchie. Il demandait, alors, « comment le Québec et le système éducatif tireront-ils leur épingle du jeu, sur les plans culturel, linguistique et organisationnel, dans cet environnement compétitif et commercial où les TIC et l’éthique ne font pas toujours bon ménage? »

C’était il y a maintenant dix-huit ans. Depuis, nous avons vu la naissance de Wikipédia, la prolifération des téléphones intelligents, l’arrivée des tablettes tactiles, des MOOC (ces cours offerts massivement et gratuitement en ligne), et plus encore. Plus que jamais, le numérique occupe une place déterminante dans les transformations ayant cours dans notre société, en plus d’être au cœur d’une foule de questions éthiques, que la Commission a abordées au fil des ans.

Voici un aperçu des enjeux soulevés et de positions prises par la Commission jusqu’à maintenant.

 

Des compétences numériques essentielles pour prendre part à la société actuelle et de demain

En 2015, la CEST-Jeunesse s’est penchée sur les enjeux du numérique en éducation. Au préalable, elle s’est positionnée sur les finalités qui devraient orienter l’éducation au Québec :

  • La transmission des connaissances et le développement de compétences permettant aux individus de se réaliser et de contribuer activement à leur société dans leur vie citoyenne, intellectuelle et professionnelle;
  • La socialisation, l’apprentissage de la citoyenneté et du vivre-ensemble;
  • La mobilité sociale et l’égalité des chances.

Ces finalités sont ancrées dans des valeurs éthiques telles que le progrès social, l’équité, la solidarité et le civisme. Aux yeux de la CEST-Jeunesse 2015, ces finalités et ces valeurs exigent que l’école soit un lieu de familiarisation au numérique et de sensibilisation à ses enjeux, tellement il occupe une place importante et croissante dans nos vies. En effet, comme les technologies numériques sont omniprésentes dans le monde actuel, bien connaitre et comprendre notre société implique, de plus en plus, d’être familiarisé avec ces technologies, leurs usages et leurs effets. L’accès à l’information numérique et la possibilité d’y contribuer sont des éléments maintenant incontournables de l’inclusion sociale. L’acquisition de compétences numériques est souvent essentielle pour prendre sa place dans le monde du travail et s’avère ainsi un vecteur de mobilité sociale. De plus, dans ce contexte, l’apprentissage de la citoyenneté ne peut plus faire l’économie de toute la portion « en ligne » de notre vie citoyenne. (Sur la question plus spécifique de la cybercitoyenneté, vous pouvez consulter notre Éthique hebdo du 4 mai dernier.)

 

Favoriser l’accès aux ressources numériques sans réduire le financement des autres missions de l’État

Outre le développement des compétences numériques, il importe que tous aient un accès équitable aux ressources numériques. Notamment, lorsque l’apprentissage se trouve réellement favorisé par l’utilisation de certains outils technologiques ou par l’adoption de nouvelles pratiques, il faut s’assurer que ce ne sont pas que les plus riches qui en profitent. La CEST-Jeunesse 2015 nous enjoignait à demeurer conscients de la pression financière que peut engendrer l’adoption des TIC en éducation, tant sur les écoles que sur les familles. Il y a un risque réel d’accentuer des inégalités socioéconomiques : directement, si ce sont les familles qui doivent prendre en charge l’achat des appareils et des applications; ou indirectement, en creusant l’écart entre l’école publique et l’école privée, si ce sont les écoles qui ont cette charge.

À un niveau plus global, les coûts potentiellement élevés d’une transition vers le numérique risque aussi d’accaparer de précieuses ressources au détriment d’autres postes budgétaires importants, ce qui entraîne des iniquités dans l’allocation des ressources.

Les solutions ne sont évidemment pas simples. La CEST-Jeunesse préconisait, en 2015, l’utilisation de logiciels libres, souvent gratuits, ainsi que le partage des appareils et des applications entre les établissements, pour atténuer les inégalités entre ces derniers, notamment au moyen de licences nationales.

 

Résister au chant des sirènes en mettant l’accent sur une efficacité et une valeur pédagogique démontrée

Un enjeu souvent rencontré en éthique des technologies est celui de l’adoption poussée par la frénésie (hype) ou par un effet de mode, plutôt que par une réelle évaluation des besoins de l’utilisateur et de l’efficacité démontrée de l’outil. La CEST-Jeunesse 2015, dans son rapport sur les TIC en éducation (TICE), posait ainsi la rigueur comme principe directeur, à la lumière duquel évaluer nos décisions dans ce domaine.

Elle affirme dans un premier temps que l’intérêt de l’élève est mieux servi par une approche fondée sur les preuves scientifiques que sur les simples préférences des élèves et des enseignants. Elle recommande ainsi « que le ministère de l’Éducation ne favorise l’utilisation des TICE que lorsqu’elles apportent une réelle plus-value, notamment en raison de leurs caractéristiques particulières, et ce, considérant les besoins propres aux élèves et au contexte du cours (niveau, discipline, etc.) ».

Elle souligne aussi le besoin de recherches rigoureuses pour établir la plus-value pour l’enseignement. En ce sens, elle recommande « que le ministère de l’Éducation réalise ou commande des études rigoureuses permettant de démontrer l’efficacité pédagogique des différentes applications de TICE avant de procéder à leur implantation ».

Enfin, elle recommande qu’il y ait plus de formation et que les outils numériques soient mis au service d’un projet pédagogique.

 

Former des citoyens éclairés et critiques qui définiront le « monde numérique » dans lequel ils veulent vivre

En mettant l’accent sur la cybercitoyenneté dans l’édition 2018 de son volet jeunesse, la CEST souhaitait aussi mettre de l’avant les valeurs d’inclusion et de participation des jeunes à la vie publique. Par-delà l’acquisition de compétences particulières, il s’agit de reconnaître la plus-value de la perspective des jeunes sur le numérique, qui vivent ces enjeux de l’intérieur en tant que natifs du numérique, ainsi que de rappeler que le cadre du vivre-ensemble en ligne demeure encore largement à construire. Être « une bonne citoyenne numérique » ou «  un bon citoyen numérique », c’est aussi participer à la réflexion sur ce cadre et à son élaboration en collaboration avec ses concitoyennes et concitoyens.

C’est pourquoi la CEST-Jeunesse 2018 soumettra pour discussion à l’ensemble des jeunes un projet de Charte de la citoyenneté numérique. Elle espère que cette démarche pourra mener à la formulation de principes qui feront consensus au sein de la société québécoise en ce qui concerne la cybercitoyenneté.