Censure et surveillance : Google et la Grande Muraille numérique chinoise

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Le 24 septembre dernier, un ex-employé de Google a envoyé une lettre aux responsables du comité sénatorial américain du Commerce, de la science et du transport. L’ingénieur exhorte le comité à se pencher sur un projet secret en développement de Google, baptisé « projet Dragonfly ». Il s’agit de produire un moteur de recherche pour le gouvernement chinois. Le moteur de recherche permettrait au gouvernement de contrôler les résultats de recherche et d’espionner les utilisateurs. Le projet Dragonfly a été dévoilé par un employé de Google dans un mémo qu’il a fait circuler à l’interne au mois d’août. Une lettre signée par 1400 employés a ensuite été envoyée aux dirigeants afin de s’opposer à ce projet.

Une coalition de 14 organisations – dont Amnistie Internationale, Human Rights Watch, Reporters Sans Frontières, le Comité pour la Protection des Journalistes, le Center for Democracy and Technology, et Human Rights in China – a aussi publié une lettre ouverte appelant Google à abandonner le projet.

Conformément aux exigences du gouvernement chinois, le moteur de recherche bloquera l’accès des utilisateurs aux contenus portant sur les droits humains, la démocratie, la résistance pacifique, l’opposition politique, la pollution locale, etc. Il permettra aussi de suivre les habitudes de navigation des individus puis d’identifier et localiser leur téléphone portable. Des employés de Google s’opposent à un tel projet qu’ils jugent contraire à leurs principes et à ceux de l’entreprise.

Google prétend de son côté que les travaux ne sont qu’exploratoires et que le moteur de recherche est loin d’être réalisé.

Selon les défenseurs du projet Dragonfly, Google doit pouvoir exercer sa liberté économique, sa capacité de choisir et d’entreprendre des actions économiques et de rechercher la profitabilité. De plus, ils font valoir qu’un des principaux devoirs d’une entreprise est de défendre les intérêts de ses actionnaires.Or, avec750 millions utilisateurs d’Internet et des millions d’autres à venir, la Chine est un marché potentiellement très lucratif. De plus, Google respectera les cadres réglementaire et légal chinois. Cependant, le respect des lois, la profitabilité et l’intérêt des actionnaires ne peuvent être les seuls facteurs à prendre en considération. D’autres valeurs et principes sont en jeu.

S’il était mené à terme, le projet Dragonfly participerait à la violation de l’autonomie des citoyens chinois. Respecter l’autonomie des citoyens, c’est reconnaitre leur capacité à l’autodétermination, leur aptitude à choisir ce qui est souhaitable pour eux dans les domaines qui les concernent directement. Un de ces domaines est la vie privée. Toute personne autonome devrait avoir le droit de décider quels sont les aspects de sa vie privée qu’elle souhaite partager et dans quelles circonstances.

L’autodétermination renvoie aussi à la capacité à échanger librement des idées diversifiées et à avoir accès à de l’information fiable. Les citoyens doivent pouvoir jouir de la liberté de conscience, de la liberté d’expression, du droit de manifester publiquement, du droit de se réunir, du droit de s’associerpour défendre des intérêts communs, etc. En aidant le gouvernement chinois à contrôler l’information, puis à identifier et réprimer des citoyens dissidents, le moteur de recherche de Google participerait à la violation des droits et libertés humains fondamentaux.

Enfin, la manipulation de l’information (ex. indicateurs de la qualité de l’air) et la censure nuisent à la participation démocratique. En effet, la transparence est une condition nécessaire à l’examen démocratique des décisions des autorités et des politiques publiques puis à l’imputabilité des décideurs.

Les problèmes associés à la neutralité des moteurs de recherche touchent toutes les sociétés. Outre les risques de manipulations politiques comme dans le cas Drangonfly, des biais dans les résultats de recherche peuvent être induits par les intérêts économiques des publicitaires et ceux de Google lui-même (l’entreprise est souvent accusée d’être un monopole et de privilégier ses propres produits et ceux de ses publicitaires). Des chercheurs ont aussi identifié des problèmes de biais causés par le fait que les algorithmes des moteurs de recherche se fondent en partie sur les recherches collectives antérieures, ce qui renforce et amplifie des biais et des préjugés existants.

Très tôt dans son histoire, Internet a été associé à un idéal d’ouverture, de liberté et de démocratie. À l’instar des attaques contre la neutralité du net, les biais dans les moteurs de recherche vont à l’encontre de cet idéal.