ÉTHIQUE HEBDO du 26 janvier 2018 – Mieux vivre avec votre cerveau

 

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Images de différentes tranches d'un cerveau obtenues par imagerie cérébrale

Siège de la conscience, de la pensée et des émotions, centre de coordination du corps humain : cette masse grise qu’est le cerveau, peu inspirante aux premiers abords, a de quoi fasciner. Dans les dernières années, l’imagerie cérébrale par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) a grandement participé de cette fascination. Cette technologie, complexe et coûteuse, mesure les variations de l’apport sanguin dans les différentes régions du cerveau pour en déduire lesquelles sont actives, par exemple, lorsqu’une personne pense à un certain objet ou accomplit une certaine tâche. Ces résultats sont visualisés par la suite au moyen d’images colorées des zones du cerveau activées, des images qui ont un pouvoir d’attraction et de fascination indéniable.

Mais cette fascination doit être accompagnée de beaucoup de prudence : le cerveau n’est pas un organe comme les autres et il se dit beaucoup de choses qui relèvent plus d’une certaine frénésie que de la science rigoureuse. La réflexion éthique est essentielle pour déterminer les conditions d’une conduite responsable de la recherche sur le cerveau et d’une utilisation éthiquement acceptable des résultats de cette recherche.

Le cerveau : un objet d’étude particulièrement délicat

Selon notre conception contemporaine, étudier le cerveau correspond à étudier ce qu’on a pu autrefois appeler l’ « âme » : on se plonge alors au cœur de la pensée, des émotions, de la personnalité des personnes ou, du moins, de ce qui constitue leur socle biologique nécessaire. Pour plusieurs, il s’agit d’une excursion scientifique dans ce qu’il y a de plus intime et de privé chez l’humain. S’il y a quelque chose que nous pouvons cacher à autrui, c’est bien ce qui se passe actuellement dans notre conscience, ce à quoi on pense. Suivant certains scénarios reposant sur des attentes peut-être farfelues, il sera éventuellement possible de lire dans les pensées des gens en utilisant notamment des technologies d’imagerie cérébrale. Que devient le droit à la vie privée dans un tel contexte?

D’un point de vue plus terre à terre, la recherche sur le cerveau est confrontée à des questions importantes. Quelles sont les technologies permettant d’étudier le cerveau? Leur utilisation comporte-t-elle des risques pour la santé ou la sécurité? Comment sont interprétés les résultats d’imagerie cérébrale? Dans quels domaines ces résultats sont-ils utiles actuellement? Des abus ou des dérives peuvent-ils en résulter? Par exemple, pourrait-on utiliser des résultats d’imagerie cérébrale pour faire subir des discriminations des individus ou stigmatiser des groupes? C’est ce qu’on appelle alors une utilisation secondaire des résultats de recherche, ce qui peut se faire à des fins très diverses et avoir des conséquences sociales importantes.

De plus, les connaissances qui sont issues des travaux en neurosciences peuvent nous amener à réviser certaines de nos conceptions sur la prise de décision et le libre arbitre, par exemple. Sommes-nous rationnels? Sommes-nous libres? Si non, que reste-t-il de la notion de responsabilité par rapport à nos actes? Mieux connaître le fonctionnement du cerveau peut-il mener à des pratiques de manipulation, dans le champ du « neuromarketing », par exemple?

Enfin, par son rôle crucial dans l’ensemble des fonctions vitales de l’organisme en plus de la vie mentale des personnes, le cerveau est un organe où il est extrêmement délicat d’intervenir. Quels sont les risques acceptables pour réaliser une opération au cerveau, en stimuler certaines régions ou y introduire une puce? Jusqu’à quel point devrait-on pouvoir intervenir sur le cerveau? Par quelles technologies et pour quelles fins? Par exemple, l’utilisation d’implants cérébraux doit-elle être favorisée pour soigner des maladies ou même pour améliorer les capacités cognitives des personnes?

Les neurosciences ont des implications potentielles dans différents champs : santé, emploi, assurances, tribunaux, politiques publiques, marketing, etc. Comme vous le voyez, cela soulève bien des questions!

Un effet de mode?

La fascination pour les neurosciences et l’injection de fonds dans les programmes de recherches ont entrainé une prolifération des neuro-ci et neuro-ça.

On parle maintenant de neuropédagogie et de neuro-éducation, par exemple, un champ où les chercheurs sérieux et les observateurs proposent d’avancer avec prudence. On parle aussi de neurodroit et de neurocriminologie. Il se donne des séminaires de neuroleadership!

Tous partent du postulat que les neurosciences, en étudiant un élément aussi central dans nos vies d’organismes vivants qu’est le cerveau, ont quelque chose à apporter à notre compréhension de divers phénomènes, soient-ils sociaux ou individuels.

Mais certains pourraient être tentés de pousser l’argument au point d’affirmer que les explications véritables de ces phénomènes ne reposent au final que sur des mécanismes neurologiques ou dans l’interaction entre le cerveau, le corps et l’environnement naturel, laissant de côté les composantes qui peuplent nos mondes sociaux : personnes, croyances, relations vécues, culture, institutions, etc. S’il ne faut pas tout mettre dans le même panier, en identifiant à ce réductionnisme tout autre apport des neurosciences à la compréhension de phénomènes complexes, des questions demeurent.

De la psycho-pop à la neuro-pop

Il y a une difficulté grandissante pour le grand public à discerner ce qui relève de la science et ce qui est une vulgarisation simpliste souvent destinée à vendre des produits ou de la copie. La nouvelle année est arrivée? Les neurosciences sont là pour vous aider pour formuler et tenir vos résolutions. Vous pouvez même tromper votre cerveau pour perdre du poids. Vous avez des fringales? Voici les neurones coupables de vos envies de chocolat! Il y a une réelle demande pour des conseils en vue de mieux-vivre, mais il faut faire attention à ce qu’on peut réellement tirer, pour notre vie quotidienne, d’études souvent isolées ou réalisées sur des rongeurs en laboratoire. Le danger de la « neuromanie » nous guette.

Il existe des biais cognitifs bien documentés et les connaître peut aider à éviter de se leurrer soi-même. Pensons au biais de confirmation, qui consiste à ne rechercher et ne considérer que l’information qui confirme nos croyances, ou au biais de cadrage, par lequel nos décisions sont parfois influencées par la manière dont est présenté un problème. Cependant, des résultats souvent très préliminaires font maintenant les manchettes comme la nouvelle astuce du jour.

Les neurosciences : des méthodes et des résultats à communiquer avec prudence

Il y a aussi un aspect sensationnaliste dans la communication des neurosciences, dans le sens où des images issues de la résonance magnétique ont une force de persuasion démesurée. Une simple image du cerveau augmenterait la perception de scientificité et de rigueur d’une explication.

Cet aura qu’ont les neurosciences peut s’avérer problématique dans des champs où la compréhension et la bonne application des résultats est particulièrement délicate. Pensons à la représentation des personnes atteintes de maladies neurodégénératives ou au prononcé d’une sentence pour une personne reconnue coupable d’un crime.

La question ici est de savoir comment bien communiquer les résultats scientifiques au public et aux acteurs concernés pour éviter des interprétations hâtives qui pourraient porter préjudice.

Pour en savoir plus, soyez des nôtres jeudi prochain, le 1er février 2018, au Musée de la civilisation, à Québec, dès 19h. Vous pourrez discuter de ces questions et de bien d’autres avec John Aspler, candidat au doctorat à l’Université McGill et membre étudiant de l’Unité de recherche en neuroéthique de l’Institut de recherches cliniques de Montréal, et Jennifer Chandler, professeure à la Faculté de droit de l’Université d’Ottawa et titulaire de la Chaire de recherche Bertram Loeb au Centre for Health Law, Policy and Ethics (Université d’Ottawa).