ÉTHIQUE HEBDO du 10 novembre 2017 : S’il te plaît… imprime-moi un mouton !

« La technologie de l’impression 3D va se démocratiser, comme ce fut le cas pour les micro-ondes, » mentionnait la semaine dernière au Journal de Montréal le président-directeur général du Centre de recherche industrielle du Québec (CRIQ), M. Denis Hardy.

Cette nouvelle technologie est appelée à être de plus en plus présente dans les foyers, car elle se veut accessible à tous : on trouve des imprimantes 3D chez de nombreux détaillants tels Canadian Tire, Home Dépôt, Best Buy ou Bureau en gros.

Si on ne désire pas se doter d’une imprimante 3D chez soi, on a toujours la possibilité de profiter des FabLab, ces espaces communs et ouverts à tous où sont disponibles les équipements d’impression 3D, les matériaux (ex. : nylon, résines diverses, polycarbonate, etc.) et mêmes des informaticiens spécialisés en modélisation 3D.

De plus, le gouvernement du Québec appuie le développement de cette technologie, notamment en mandatant le Centre de recherche industrielle du Québec pour créer un centre intégré d’impression 3D médicale.

L’Hôpital d’Ottawa se lançait également dans cette nouvelle technologie en annonçant, il y a moins d’un an, le premier programme d’impression 3D du genre au Canada.

Qu’est-ce que l’impression 3D et comment fonctionne-t-elle ?

Traditionnellement, l’être humain a produit des objets en retirant successivement plusieurs couches d’un matériau brut, tel le cuir, la pierre ou le bois, jusqu’à l’obtention de l’objet souhaité. C’est ce qu’on appelle des technologies « soustractives. » On peut également procéder par moulage, en créant un récipient dont la forme correspond à celle de l’objet souhaité et dans lequel on fait couler un matériau fondu appelé à durcir. On retire ensuite le moule pour découvrir l’objet.

L’impression 3D, pour sa part, est une technologie « additive », utilisant un matériau brut réduit en poudre ou liquéfié, dont on superpose des couches successives jusqu’à obtention de l’objet souhaité. La fabrication débute par une modélisation de l’objet à l’aide d’un logiciel informatique, complément essentiel de l’imprimante 3D.

Il existe diverses techniques d’impression 3D :

  • Modelage par dépôt fondu. Il consiste à alimenter une buse d’injection avec un plastique spécial. La buse se déplace et dépose des gouttes de plastique fondu couche par couche, selon le modèle conçu à l’aide du logiciel. Le plastique se refroidit et durcit.
  • Stéréolithographie. Elle consiste à remplir couche par couche une cuve avec un photopolymère liquide, une substance qui durcit au contact d’un faisceau lumineux (souvent de l’ultraviolet).
  • Impression par jets multiples. Ce procédé ressemble à l’impression 2D, mais au lieu de déposer des couches d’encre, les buses déposent des gouttes de polymères liquides, qui durcissent ensuite.
  • Frittage par laser. Ce procédé ressemble à la stéréolithographie, mais au lieu de remplir la cuve de polymère liquide, on la remplit successivement de couches de poudre métallique. Au lieu d’un faisceau ultraviolet, c’est un laser qui frappe les grains de poudre et les fusionne.

 

Plusieurs bénéfices associés à l’impression 3D

L’impression 3D suscite engouement et espoirs en raison des nombreux bénéfices que l’on peut en tirer.

Par exemple, des chercheurs du laboratoire national Lawrence Livermore en Californie ont utilisé un logiciel d’impression 3D afin de modifier la structure de l’acier inoxydable au niveau microscopique, doublant ainsi la résistance de cet alliage métallique.

Pensons aussi à la personnalisation de produits à moindre coût, à la perspective d’un remède contre l’obsolescence programmée, au rapprochement des centres de production et à la diminution des frais de transport et des émissions de gaz à effet de serre générés par l’importation et l’exportation de produits, qui sont tous souvent évoqués à propos de l’impression 3D.

L’impression 3D est d’un intérêt particulier pour le domaine de la santé. Prenons trois exemples : l’impression de prothèses, l’impression de tissus biologiques et l’impression de reproductions d’organes.

L’impression de prothèses facilite la production de prothèses personnalisées et à moindre coût, plus accessibles aux patients qui n’ont pas d’assurance.

L’impression de tissus biologiques, comme de la peau humaine, facilite certaines greffes ou permet d’effectuer des tests de produits chimiques et pharmaceutiques. La nécessité de soustraire une partie de sa peau à un patient en attente d’une greffe ou de faire des tests sur des animaux s’en trouve ainsi diminuée.

On peut également imprimer une reproduction des organes d’un patient à partir des images obtenues par scanner, ce qui permet une meilleure préparation des chirurgiens avant l’opération. C’est ainsi que des chirurgiens ont pu opérer avec succès le cœur d’un bébé d’un an qui présentait une anomalie. Les images obtenues par scanner ne permettaient pas une bonne planification de l’opération. L’équipe chirurgicale a alors fait appel à une école d’ingénierie qui a imprimé le cœur en trois dimensions et une fois et demie plus gros que sa taille réelle. Le chirurgien a alors pu « explorer » le cœur à opérer avant de procéder à la véritable opération. L’impression 3D peut ainsi contribuer à réduire les risques de complications opératoires.

Enjeux éthiques soulevés par l’impression 3D

Tout d’abord, l’absence de législation et de réglementation entourant l’impression 3D pourrait représenter un risque pour la sécurité publique.En effet, toute personne qui s’y connaît en informatique a maintenant la possibilité de créer et produire ce qu’il veut, en dépit des législations existantes et à l’insu des instances régulatrices en matière de sécurité. Le cas de la production et de la commercialisation d’armes à feu imprimées en 3D aux États-Unis est éloquent à cet égard.

Comme autre mauvais usage, on pensera aussi à la fabrication de virus et de drogues. Ici, la possibilité de créer ou produire chez soi un virus ou une drogue tout en faisant fi des mesures de préventions et des précautions d’usage ayant cours dans les laboratoires pourrait représenter un risque pour la santé publique.

On pourra objecter que de tout temps, un individu malveillant et possédant les connaissances nécessaires pour créer une arme ou un virus a pu mettre à exécution son funeste projet. Ce qui rend la préoccupation de la sécurité et de la santé plus prégnante en ce qui concerne l’impression 3D, c’est le fait de l’accessibilité de l’arme ou du virus (ou plutôt, de son design) à un très grand nombre de personnes qui n’ont qu’à télécharger la « recette » pour se procurer un produit –en dépit de la législation, de la réglementation, des normes de standardisation et des instances régulatrices de leur pays.

Les risques pour la sécurité et la santé publique ne se justifient pas seulement à l’aune de la malveillance possible d’individus isolés. En effet, qu’en est-il de l’individu bien intentionné ou simplement curieux qui s’amuse à concevoir et produire toutes sortes d’artefacts, par exemple des artefacts biologiques dont on ne sait comment ils réagiront dans un environnement non contrôlé ?

D’autres enjeux, tel celui de la responsabilité, sont soulevés par l’impression 3D. Par exemple, qui tenir responsable si un objet imprimé cause un dommage ? Le fabricant de l’imprimante, le designer, le propriétaire de l’imprimante ou le propriétaire de l’objet imprimé ?

Des enjeux de solidarité sociale et d’équité dans la distribution des risques et bénéfices liés au développement technologique sont également soulevés. En effet, que penser des répercussions sur le marché du travail du secteur manufacturier québécois, si tout un chacun produit ce dont il a besoin à la maison ou dans les Fablab ? Dans l’Éthique Hebdo de la semaine dernière nous soulignions certains risques de pertes d’emploi liés à l’automatisation de tâches dans le commerce de détail. Bien que l’impression 3D n’en soit encore qu’au début de son entrée dans les foyers du Québec, il faut se demander si cette nouvelle technologie n’appelle pas des mesures préventives pour les travailleurs qui, à moyen ou long terme, pourront en subir le contrecoup en perdant leur emploi.