ÉTHIQUE HEBDO du 12 janvier 2018 - La biologie synthétique et la création de nouvelles formes de vie

Tout récemment, une équipe de chercheurs de l’Institut Scripps en Californie a annoncé avoir ajouté deux composantes artificielles dans l’ADN d’une bactérie. Par le passé, des scientifiques ont déjà créé de l’ADN synthétique. Cependant, c’est la première fois qu’ils l’incorporent dans un organisme capable de se reproduire, de transmettre l’ADN synthétique et de produire des nouveaux acides aminés à partir de cet ADN inédit.

Tous les organismes vivants sont créés à partir de leur ADN (ou ARN chez certains virus), lui-même composé d’une longue série de bases nucléiques. L’ADN comprend 4 types de bases nucléiques : l’adénine [A], la cytosine [C], la guanine [G] et la thymine [T]. L'ordre dans lequel se succèdent ces bases est appelé la séquence de l’ADN et constitue l'information génétique qui servira à fabriquer et à faire fonctionner l’organisme.

Depuis des années, les scientifiques savent comment modifier la séquence des A, C, G et T le long du brin d’ADN d’un organisme pour lui donner de nouvelles caractéristiques (ex : une tomate résistante aux insectes). C’est ainsi que nous obtenons les organismes génétiquement modifiés (OGM), par exemple. Mais dans le cas qui nous occupe, les chercheurs sont allés plus loin en créant de toutes pièces deux nouvelles bases nucléiques, baptisées X et Y.

Bénéfices présumés

L’ajout de nouvelles bases nucléiques augmente significativement le nombre d’acides aminés et de protéines différents pouvant être produits par un organisme. Les chercheurs croient que parmi ces nouvelles molécules artificielles, certaines pourraient avoir des vertus thérapeutiques et entrer dans la composition de médicaments. D’autres pourraient être utilisées comme enzymes industrielles ou comme matériau aux propriétés exceptionnelles. Les organismes génétiquement augmentés (ex. plantes) pourraient présenter des bénéfices et contribuer à décontaminer les sols, réduire la faim dans le monde ou atténuer les effets des changements climatiques. Enfin, la biologie synthétique pourrait aussi faire avancer les connaissances fondamentales en biologie.

Risques environnementaux et principe de précaution

La libération de nouvelles formes de vie dans l’environnement pourrait toutefois entrainer de graves perturbations dans les écosystèmes et causer des torts irréversibles à la biosphère. C’est ce qui conduit certains observateurs à réclamer l’application du principe de précaution. Selon une version forte de ce principe, dans un contexte d’incertitude scientifique, on doit prendre des mesures de manière à prévenir des dommages graves et irréversibles à l’environnement ou s’abstenir de poser des gestes qui risquent de causer de tels dommages.

Amélioration de la vie

Pour certains chercheurs en biologie de synthèse, au-delà des applications pratiques, il y a une volonté d’améliorer les mécanismes au cœur de la vie. Selon eux, ajouter des bases nucléiques pourrait augmenter l’optimalité du code génétique actuel. Cependant, plusieurs biologistes croient que les paramètres qui ont été fixés par des milliards d’années d’évolution sont déjà optimaux pour la vie sur terre. 4 bases nucléiques permettraient un juste équilibre entre les exigences de variabilité et d’adaptabilité, d’une part, et la réduction des risques d’erreurs de réplication (exigence de conservation), d’autre part.

Limites des connaissances et hubris

Une objection qui revient fréquemment lorsqu’on parle de biologie synthétique est celle selon laquelle les scientifiques «jouent à être Dieu» (playing god). Qu’entend-on par là? (1) Pour certains, cette objection renvoie au caractère sacré de la vie et signifie qu’il y a une limite morale ou religieuse à ne pas franchir lorsqu’il s’agit de manipuler le vivant. (2) Pour d’autres, elle renvoie à la complexité des systèmes biologiques et au refus de l’homme de reconnaitre les limites de ses connaissances (contrairement à l’omniscience présumée de Dieu). L’objection rappelle ainsi qu’il est extrêmement périlleux de manipuler ces systèmes puisque les conséquences ne sont pas toutes prévisibles. (3) Enfin, l’expression renvoie parfois aux motivations à l’origine de ces tentatives. Surtout lorsque les applications sont lointaines et incertaines, on peut se demander si ces interventions au cœur du vivant ne sont pas le reflet d’un désir de pouvoir total sur la nature. Chez les Grecs, ce désir mégalomane appelé hubris, inspiré par l’orgueil, était considéré comme un vice.

Bref, ces réflexions autour de la biologie de synthèse soulèvent des questions fondamentales : dans un contexte d’incertitude scientifique, ne devrait-on pas faire davantage preuve de prudence et de précaution? Ne devrions-nous pas, à l’instar des penseurs de la Grèce antique, remettre les vertus d’humilité et de modération au centre d’une éthique des sciences et des technologies?

Pour le rapport du Presidential Commission for the Study of Bioethical Issues sur les enjeux éthiques soulevés par la biologie synthétique :