ÉTHIQUE HEBDO du 27 octobre 2017 – Des profits qui coûtent cher

Walmart, le géant américain du commerce de détail, cherche à améliorer son offre de services en donnant désormais à ses clients canadiens la possibilité de magasiner à l’aide d’un scanneur à main.

Déjà en place aux États-Unis, la technologie permet aux clients de scanner eux-mêmes le code barre de leurs achats à l’aide d’un scanneur disponible à l’entrée du magasin, et de mettre les items directement dans des sacs. L’appareil calcule directement le total des achats et les clients peuvent ensuite se présenter à une caisse automatisée ou une caisse avec caissier pour procéder au paiement global des achats en scannant cette-fois le scanneur à main. Enfin, la concordance du contenu des sacs et du coupon de caisse est validée par un employé à la sortie du magasin. Certains magasins américains permettent l’utilisation d’une application pour téléphone intelligent qui fait office de scanneur à main. Cette application n’est toutefois pas encore disponible au Canada, mais si les réponses du public à l’utilisation de cette nouvelle méthode pour faire les emplettes sont positives, il y a fort à parier que nous la verrons apparaître de notre côté de la frontière dans un proche avenir.

Cette nouvelle technologie n’est pas sans rappeler les bornes automatisées se répandant dans les restaurants McDonald’s depuis 2015. Les clients peuvent y passer leur commande et procéder au paiement, et ne faire la queue que pendant que la commande est préparée.

Dans un cas comme dans l’autre, les multinationales mettent l’accent sur l’expérience client, la rapidité du service et la facilité d’utilisation. Certains clients considèrent effectivement très avantageux de voir, item après item, le total de leur facture, s’assurant ainsi de ne pas dépasser le budget qu’ils se sont fixé en sélectionnant avec un meilleur discernement les items qu’ils désirent acheter ou non. Le temps d’attente aux caisses est également réduit puisque chaque transaction ne nécessite qu’un seul passage de scanneur par client. En fait, les avantages pour la clientèle semblent incontestables.

Quel sera l’impact de cette automatisation sur les emplois dans le commerce de détail?

Déjà considérés comme des emplois précaires parce que ne nécessitant que peu d’expérience et de formation, les vendeurs et caissiers sont parmi les employés les plus vulnérables à l’automatisation des emplois. Selon un rapport du McKinsey Group, jusqu’à 96% des tâches en restauration et chez les détaillants peuvent être automatisées, rendant ce secteur l’un des plus fragiles.

L’industrie se défend bien de vouloir couper des emplois, arguant qu’au contraire, elle en crée en ayant des employés en service pour aider les consommateurs à maîtriser la nouvelle technologie ou des vérificateurs de commandes. Cependant, une fois la technologie maîtrisée par les utilisateurs, le besoin pour des employés à cette fonction devrait logiquement diminuer.

Cette prédictible précarité soulève entre autres des enjeux de solidarité sociale puis d’équité dans la distribution des risques et des bénéfices liés au développement technologique.

Les employés de ces secteurs ont généralement peu d’années de scolarité et d’expérience dans d’autres emplois. Payés au salaire minimum, ils sont souvent peu nombreux à pouvoir profiter d’un horaire à temps complet et donc de conditions de travail incluant des assurances ou à avoir accès au filet de sécurité sociale. En perdant leur emploi, seront-ils en mesure de se recycler pour acquérir les compétences requises par les domaines où des emplois seront disponibles? La mise à niveau qu’il serait nécessaire pour eux d’acquérir ne serait-elle pas financièrement ou techniquement hors d’atteinte puisqu’ils devront partir de beaucoup plus loin? 

Les multinationales qui cherchent à automatiser leurs services le font dans un souci d’efficacité, mais évidemment aussi, dans un objectif de rendement. Il est clair que l’achat de machines qui ne sont jamais malades, qui font leur quart de travail et même plus, et qui remplacent 2, voire 3 employés chacune, offre des perspectives économiques diablement intéressantes. D’autant plus que les gouvernements provinciaux du Canada évaluent la possibilité d’augmenter le salaire minimum, augmentant d’autant la masse salariale que les détaillants devront verser à leurs employés. Sans automatisation, ils doivent envisager une baisse de leurs profits. Considérant que leurs profits de la dernière année étaient évalués à 123,36 US$ Milliards, il y a lieu de se questionner sur la responsabilité sociale qui leur incombe dans la répartition de la richesse.

La disparition de ces secteurs d’emplois aura très certainement des impacts sur le fonctionnement socio-économique et l’accentuation des inégalités sociales. Des stratégies de conversion des travailleurs vers d’autres secteurs d’emplois devront être prévues et l’accessibilité aux ressources d’aide devra être accrue.

De plus, ces emplois « au bas de l’échelle » servent souvent aussi de premier pas vers une réinsertion sociale pour d’ex-prisonniers ou des bénéficiaires de l’aide sociale. Ce qui nous amène à réfléchir à la question suivante : l’État, dans son rôle de protecteur du citoyen  et gestionnaire de nombreux programmes de réinsertion, ne devrait-il pas veiller à conserver une partie de ces emplois qu’on dit précaires et manuels qui peuvent, par leur simplicité, servir de tremplin pour renouer avec le marché du travail? Il y a ici, peut-être, un enjeu de bonne gouvernance publique ou même une responsabilité sociale à assumer dans la gestion de cette question.

Enfin, une autre piste de solution à ce déséquilibre pourrait être l’instauration d’un revenu minimum garanti (RMG). Le RMG, parfois aussi appelé allocation universelle, est un montant d’argent remis par le gouvernement à tous les citoyens majeurs. Modulé en fonction des besoins, il remplacerait les différentes composantes du filet social que sont entre autres les prêts et bourses aux étudiants, la prestation aux personnes âgées, etc. Cette option présente des avantages, mais soulève également des enjeux éthiques que nous avions soulignés dans un précédent Éthique Hebdo