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La « science-spectacle » et le libre marché des idées

Le passage du controversé professeur français Didier Raoult à l’antenne d’ICI Première le 26 mai dernier n’est pas passé inaperçu. Lors de l’entretien, il a répété plusieurs des affirmations controversées sur le plan scientifique qui ont contribué à sa notoriété publique pendant l’actuelle pandémie de COVID-19. Notamment, il a de nouveau vanté les mérites de l’hydroxychloroquine comme traitement pour les symptômes de la COVID-19.

Quelle est la responsabilité des médias devant ces « personnages » scientifiques, qui se positionnent en opposition avec leurs pairs, sur le plan du contenu de la connaissance scientifique mais aussi des méthodes?

17 juin 2021 Santé, Intégrité scientifique, Communication scientifique exacte et accessible, Pandémie de covid-19

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Le passage du controversé professeur français Didier Raoult à l’antenne d’ICI Première le 26 mai dernier n’est pas passé inaperçu. Il était reçu par le journaliste et animateur Stéphan Bureau dans le cadre de l’émission radiophonique Bien Entendu, notamment pour faire la promotion d’un livre qu’il vient de publier (Carnets de guerre Covid-19, Michel Lafon). Lors de l’entretien, il a répété plusieurs des affirmations controversées sur le plan scientifique qui ont contribué à sa notoriété publique pendant l’actuelle pandémie de COVID-19. Notamment, il a de nouveau vanté les mérites de l’hydroxychloroquine comme traitement pour les symptômes de la COVID-19. L’entretien a suscité de vives réactions. On a surtout critiqué l’espace médiatique donné à un point de vue qui s’appuie sur des études de mauvaise qualité sur le plan scientifique. À l’inverse, certains ont pu apprécier l’expression de voix dissidentes et souhaiter que l’espace médiatique ne soit pas régi par le consensus scientifique.

Quelle est la responsabilité des médias devant ces « personnages » scientifiques, qui se positionnent en opposition avec leurs pairs, sur le plan du contenu de la connaissance scientifique mais aussi des méthodes?

La question de l’hydroxychloroquine

Lors de l’entretien, Didier Raoult a notamment affirmé (à 25:00) qu’une étude en cours allait montrer l’effet « extrêmement significatif » de l’administration de ce médicament sur les probabilités de guérison. Toutefois, ces déclarations sont loin de faire l’unanimité dans la communauté scientifique, où c’est plutôt l’absence d’une efficacité clinique suffisante de l’hydroxychloroquine qui fait consensus.

L’hydroxychloroquine est généralement utilisée pour soigner le paludisme et les rhumatismes. Une étude publiée le 4 février 2020, qui testait l’efficacité de quelques médicaments potentiels sur la COVID-19, affirme que la molécule de chloroquine aurait un effet significatif sur le coronavirus dans un environnement in vitro. Se basant sur ces résultats préliminaires, un groupe de scientifiques a étudié l’effet de l’hydroxychloroquine, une variante moins toxique de la chloroquine, sur des patients de l’hôpital de l’Université de Wuhan. Les résultats de l’étude sont concluants et le document est publié sur une plateforme de « prépublication », où les textes sont mis en ligne en attendant d’être publiés dans une revue scientifique en bonne et due forme. L’étude est néanmoins critiquée sur sa méthodologie : la petite taille de l’échantillon de l’étude (62 personnes au total) ou le fait qu’elle ne soit pas réalisée en double aveugle. De plus, de nombreuses études publiées par la suite ne parviennent pas à reproduire les résultats.[1] Or, les différentes étapes de vérification précédant la publication d’un article dans une revue spécialisée, comme l’évaluation par les pairs ou la reproduction du protocole expérimental, assurent la validité des résultats et sont exigées par les publications scientifiques de renom.

L’Organisation Mondiale de la Santé a finalement conclu le 20 novembre 2020 que le médicament n’est pas efficace contre les symptômes de la COVID-19. L’Institut national d’excellence en santé et service sociaux, un organisme gouvernemental québécois, soutient lui aussi que ni l’hydroxychloroquine ni la chloroquine ne sont des traitements à considérer.

La science et les médias d’information

La diffusion par un média d’un argumentaire allant à l’encontre du consensus scientifique constitue en soi une problématique éthique. L’une des valeurs centrales des Normes et pratiques journalistiques de Radio-Canada est l’intérêt public. Les informations diffusées par le média, ainsi que les actions qu’il entreprend, doivent servir à la « société libre et démocratique » du Canada. Définir ce concept est une tâche épineuse, car il fait intervenir un ensemble de valeurs qui doivent être pondérées les uns par rapport aux autres dans les différentes situations.

Dans son livre Éthique et Déontologie du Journalisme (3e édition), Marc-François Bernier définit les huit critères nécessaires de l’information dite d’intérêt public. Le troisième critère est basé sur l’utilité de l’information dans les décisions des membres de la société, y incluant celles qui concerne leur santé. On pourrait alors affirmer, sur la base de ce critère, que de ne pas présenter les arguments en faveur de l’hydroxychloroquine consisterait à priver le public d’une information importante qui pourrait les aiguiller dans leurs prises de décisions. Ce choix journalistique leur retirerait ainsi une part d’autonomie et des connaissances. C’est généralement ainsi que s’articule la liberté d’expression et de presse dans les polémiques.

Toutefois, lorsqu’un consensus scientifique s’établit autour de certaines questions, des éléments additionnels sont à considérer. En effet, un autre critère de l’information d’intérêt public telle que définie par Marc-François Bernier est qu’elle doit avoir un effet positif sur la majorité des gens. Il est largement reconnu dans la communauté scientifique que la prise d’hydroxychloroquine pour lutter contre la COVID-19 est sans effet, voire dangereux sur le plan cardiaque. Les personnes convaincues par le discours de Didier Raoult pourraient donc en arriver à gaspiller des ressources financières en suivant ses conseils ou à mettre leur santé à risque, ce qui serait un effet négatif de la diffusion de l’information. Les personnes ayant besoin de ces médicaments pour leurs usages médicalement reconnus pourraient également avoir plus de difficulté à s’approvisionner si des doses sont détournées inutilement pour lutter contre la COVID-19. Les propos de Didier Raoult sortent donc du cadre de l’intérêt public lorsqu’examinés sous cet angle. De plus, si l’on considère que les informations diffusées constituent un mensonge, cela reviendrait à tromper l’auditoire. Enfin, pour la société en général, ce discours peut aussi participer à une diminution de l’adhésion aux mesures sanitaires, dans la mesure où ils sont susceptibles de miner la confiance du public envers les institutions publiques et les institutions scientifiques. Leur refus d’adopter le point de vue de Didier Raoult et de ses collègues est utilisé pour les présenter comme incompétentes, voire corrompues. Les conséquences pourraient être néfastes sur la survie et la santé des personnes, notamment les plus vulnérables, ainsi que sur la santé publique.

Le marché des idées et la responsabilité des médias

Puisque l’intérêt public est un concept difficile à définir, il peut être tentant d’opter pour d’autres paradigmes qui se gardent d’attribuer une valeur éthique aux contenus diffusés. C’est ce que permet le concept de « marché des idées ». Comme son nom le sous-entend, ce modèle propose une vision économique de l’information et de l’opinion. Ses adeptes considèrent que le public est rationnel et à la recherche de la vérité et qu’il pèse consciencieusement les « pours » et les « contres » de chaque thèse. Ainsi, les idées défendues par les meilleurs arguments seraient plus convaincantes, et donc davantage adoptées. Selon cette vision, la liberté d’expression est pratiquement absolue et il revient au marché des idées d’atténuer la portée des fausses nouvelles et des arguments fallacieux, ceux-ci étant nécessairement mal justifiés. Les médias qui produisent du contenu de faible qualité verraient leur clientèle décliner. Il s’agit d’une vision idéalisée, dans la mesure où l’être humain n’est jamais que rationnel. Elle formule néanmoins un argument qui s’oppose fortement à la censure en affirmant que la seule bonne manière de contrer une mauvaise idée est par une meilleure idée.

À l’inverse, adopter une définition trop stricte de l’intérêt public et la suivre à la lettre risquerait de nuire à la multiplicité des points de vue, essentielle à la vie démocratique. L’exclusion des discours sortant de la norme pourrait parfois constituer un abus du pouvoir chargé de faire respecter l’intérêt public. Cela nuirait donc à la démocratie et à la liberté de presse et d’expression, en plus de perpétuer des inégalités.

 

Où se situe le refus d’offrir une tribune à des personnes allant à l’encontre du consensus scientifique? En 2015, l’ombudsman de Radio-Canada Pierre Tourangeau a eu à se prononcer sur la question à la suite d’une controverse entourant le négationnisme climatique. L’animateur de l’émission d’actualité scientifique radiophonique Les années lumières Yannick Villedieu avait déclaré quelques temps auparavant qu’on n’y invitera plus de climatosceptiques. Voici ce que Pierre Tourangeau avait conclu :

« La direction éditoriale de Radio-Canada peut donc en toute légitimité choisir de ne pas diffuser des points de vue peu, pas du tout ou mal appuyés lorsqu’ils nient les consensus scientifiques, en particulier s’ils ont des conséquences néfastes sur la santé publique, comme dans le cas de la vaccination ou du tabagisme, ou sur celle de la planète pour ce qui est du réchauffement climatique. »

La direction de Radio-Canada aurait donc également pu se passer d’accorder du temps d’antenne à Didier Raoult, ses propos pouvant avoir des conséquences néfastes sur la santé publique. Dans ses Normes et pratiques journalistiques, le diffuseur dit s’assurer de « bien comprendre et de refléter la portée réelle » des études décrites. Or, au cours de l’entrevue avec Didier Raoult, aucune mention au statut contesté des études citées n’a été faite. Enfin, Radio-Canada dit éviter « d’exagérer des risques ou de faire miroiter des avantages non prouvés pour la santé, liés à des changements d’habitudes de consommation de produits alimentaires ou pharmaceutiques. » Les propos du médecin français, n’étant pas remis dans leur contexte, pourraient avoir eu cet effet.

 


[1] Voir, entre autres : Magagnoli et al., « Outcomes of Hydroxychloroquine Usage in United States Veterans Hospitalized with Covid-19 »; Hernandez et al., « Hydroxychloroquine or Chloroquine for Treatment or Prophylaxis of COVID-19 »; Boulware et al., « A Randomized Trial of Hydroxychloroquine as Postexposure Prophylaxis for Covid-19 »

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