Écoutons Greta... et les scientifiques!

La jeune Greta Thunberg, cette militante suédoise qui lutte contre les changements climatiques, a livré un discours senti lors du sommet sur l’urgence climatique organisé par l’Organisation des Nations Unies à New York la semaine dernière.

Mme Thunberg était également présente lors de cette importante marche pour le climat qui a eu lieu le vendredi 27 septembre à Montréal. Prenant la parole au début de celle-ci, elle a souligné l’importance « d’écouter la science », en plus de l’importance d’agir en s’appuyant sur les faits scientifiquement reconnus. Dans le contexte de la lutte contre les changements climatiques, Mme Thunberg nous invite tout particulièrement à écouter les scientifiques du climat, dont le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, le GIEC.

Quelles sont les raisons éthiques d’écouter Mme Thunberg et, conséquemment, de se tourner vers la science pour affronter la crise climatique?

L’importance de la science dans la prise de décision publique

La prise de décision publique – c’est-à-dire les décisions prises par les gouvernements et les institutions publiques – vise à apporter des solutions collectives à des enjeux sociaux. Cela exige de s’entendre, collectivement, sur la nature des problèmes auxquels nous faisons face et de déterminer ce qu’il est possible et acceptable de mettre en œuvre pour y répondre. La prise de décision publique est donc un exercice où les faits, les valeurs et les idéologies politiques s’entrecroisent et, parfois, s’entrechoquent.

Dans la lutte contre les changements climatiques, les connaissances scientifiques s’imposent comme étant incontournables lorsque, en premier lieu, vient le temps de poser le problème et d’en déterminer l’ampleur. Les valeurs de rigueur et d’intégrité, qui guident l’avancement de la science, sont fondamentales.

Les connaissances scientifiques s’imposent aussi au moment de déterminer quelles actions poser afin d’atténuer les effets de l’activité humaine sur le climat. En effet, les gouvernements ont un devoir de proposer les moyens les plus efficaces pour parvenir aux fins visées, avec une utilisation la plus optimale possible des ressources à leur disposition. Il en va à la fois de leur responsabilité fiscale envers les citoyens et contribuables, et dans le cas présent de leur responsabilité envers les générations futures qui seront touchées par les changements climatiques et les politiques adoptées aujourd’hui. Pour ce faire, la science demeure la meilleure source d’information pour déterminer les risques auxquels on fait face et les retombées attendues des politiques à adopter.

C’est dans ce contexte que les gouvernements chercheront – entre autres – à influencer les comportements des citoyens et des entreprises dans la lutte contre les changements climatiques, ce qui peut soulever d’autres enjeux éthiques, par exemple en matière d’équité entre les différents groupes qui composent la population actuelle et future (populations vulnérables, milieux d’affaires, générations futures, etc.).

Pour ne donner qu’un seul exemple de cette prise de décisions publiques à venir, la semaine dernière, l’Assemblée nationale du Québec a accepté à l’unanimité une motion déclarant l’urgence climatique. Cette motion souligne la nécessité « d’harmoniser l’ensemble de[s] choix politiques [du gouvernement] avec cette situation de crise [climatique], en prenant tous les moyens nécessaires afin de réduire rapidement et drastiquement nos émissions de gaz à effet de serre ». La science aura évidemment un rôle important à jouer dans cette harmonisation des choix politiques, en étant un outil essentiel pour déterminer, non pas seulement les moyens nécessaires mais surtout les moyens qui sont les plus efficaces pour réduire les émissions de gaz à effet de serre.

Par exemple, est-ce que le gouvernement devrait favoriser l’électrification des transports et, si oui, faudra-t-il qu’il mette un frein important à l’utilisation personnelle de la voiture à essence? La science ne peut pas à elle seule répondre à cette question complexe, mais les connaissances scientifiques sont un élément essentiel à la réponse la plus complète possible à celle-ci.

De manière plus précise, l’article 7 de la Déclaration de principes éthiques en rapport avec les changements climatiquesde l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture, souligne que « [l]es décisions devraient être fondées sur et guidées les meilleures connaissances disponibles en sciences naturelles et sociales, y compris les sciences interdisciplinaires et transdisciplinaires […] ».

De cette manière, si les résultats des recherches scientifiques indiquent qu’un projet participe à augmenter, par exemple, les émissions de gaz à effet de serre, il faudra donc prendre ces résultats très au sérieux. Cela ne voudra pas toujours dire qu’un tel projet devra être abandonné, mais que les raisons en faveur de celui-ci devront être très importantes et très convaincantes pour qu’il puisse être réalisé.

D’autres principes et critères doivent évidemment guider la prise de décisions publiques que les résultats scientifiques. Par exemple, même si augmenter les taxes sur l’essence est la meilleure manière d’inciter les individus à moins utiliser leur voiture, à prendre le transport en commun, à faire du covoiturage, etc., il faut aussi évaluer l’impact de telles taxes sur les populations les plus défavorisées. Pour ce faire, il est nécessaire, entre autres, d’évoquer des principes éthiques, dont le principe d’équité. Ainsi, bien que les scientifiques sur le climat ne puissent nous indiquer comment agir pour mitiger les effets d’une décision publique sur les inégalités sociales, ils peuvent nous indiquer que, si nous souhaitons réduire les émissions de gaz à effet de serre, des mesures sont nécessaires pour limiter l’utilisation de la voiture personnelle à essence.

Le scepticisme envers la science

Considérant l’importance de la science pour lutter contre les changements climatiques, il est troublant que de plus en plus de Canadiens aient moins confiance envers elle, selon un sondage réalisé par le cabinet de sondage Ipsos. Selon ce sondage, près de la moitié des individus sondés soutiennent que les scientifiques sont « élitistes » et environ un individu sur trois préfère ignorer les découvertes scientifiques qui ne correspondent pas à ses convictions personnelles.

Un tel contexte social de doute envers l’activité scientifique est inquiétant, surtout à un moment où la science devrait être appelée à jouer un rôle de plus en plus important dans la prise de décision sur les actions à poser pour lutter contre les changements climatiques. Notamment, il est un frein à l’atteinte d’une compréhension commune et objective du problème auquel nos sociétés font face, pourtant nécessaire comme première étape à la prise de décision publique. Ce scepticisme permet aussi aux valeurs et aux idéologies de se substituer à la connaissance scientifique, ce qui accentue les divisions au sein de nos sociétés pluralistes.

Évidemment, le doute envers la science est parfois justifié : la science n’est pas parfaite, la connaissance scientifique évolue, les recherches doivent être évaluées par les pairs, il est souvent nécessaire de reproduire les protocoles de recherche, etc. Ainsi, il ne s’agit pas de suivre la science aveuglément, mais ignorer les découvertes scientifiques qui ne correspondent pas à ses convictions personnelles n’est pas l’attitude appropriée à adopter.

Une responsabilité partagée

La responsabilité pour lutter contre ce scepticisme envers la science est partagée au moins entre les institutions publiques et les scientifiques. Les institutions publiques, d’un côté, doivent montrer l’exemple en appuyant leurs propres décisions sur les meilleures recherches scientifiques. Une institution publique comme l’école occupe aussi un rôle important, en enseignant la démarche scientifique bien sûr, mais aussi en enseignant l’esprit critique. Cette dernière permet à la fois d’accepter les résultats des études scientifiques lorsque ceci est justifié, que de douter de ceux-ci lorsque cela l’est. Les scientifiques, de leur côté, doivent continuer à œuvrer à toujours mieux vulgariser et expliquer la nature de leur démarche, les forces et les faiblesses de celle-ci, etc. Ceci est essentiel pour que nous puissions les écouter et, surtout, les comprendre.