Les enjeux éthiques du traitement médiatique des changements climatiques

Le traitement médiatique des changements climatiques et des catastrophes environnementales pose plusieurs enjeux éthiques. D’ailleurs, ce traitement a été l’objet de critiques grandissantes au cours des dernières années. Plusieurs reprochent aux médias de ne pas avoir accordé une attention suffisante ni d’avoir réalisé un véritable effort de conscientisation sur l’urgence de la crise environnementale et climatique. Les critiques abondent non seulement sur la quantité des articles couvrant les changements climatiques, mais bien également sur leur rigueur scientifique. En effet, on reproche aux médias d’accorder une trop grande crédibilité aux négationnistes climatiques, couramment appelés les climatosceptiques. L’équilibre journalistique cherchant à atteindre une certaine parité entre les différents points de vue sur l’environnement et le climat n’a ainsi jamais été autant remis en question.

Le journal britannique The Guardian a récemment réalisé un virage majeur dans son traitement des changements climatiques. Bien que le journal se démarquait depuis un moment à cet égard, il s’est donné comme engagement ferme, en octobre 2019, de jouer un rôle de premier plan sur «la question la plus importante et la plus urgente de notre époque». Le journal s’est doté d’un programme ambitieux. Citons ici trois engagements qui retiennent particulièrement l’attention.

  1. Primauté donnée au discours scientifique. Le journal se donne comme engagement de fournir de l’information environnementale de qualité fondée sur des faits scientifiques et de demeurer à l’abri de toute tentative négationniste provenant d’intérêts économiques et politiques.
  2. Couverture des conséquences pour la population. Le journal propose de couvrir la manière dont « l’effondrement de l’environnement », y compris les catastrophes naturelles et les phénomènes météorologiques extrêmes, affecte la vie des gens du monde entier.
  3. Changements dans le choix des mots utilisés. Le journal s’engage à porter une attention particulière au vocabulaire employé pour décrire les changements climatiques. À cet effet, l’éditrice en chef du journal propose une sérieuse réorientation terminologique. Parmi ces changements, notons qu’ « urgence climatique » ou « crise climatique » remplacent désormais le concept scientifique de « changement climatique » et les climatosceptiques sont maintenant appelés des négationnistes climatiques ou de la science du climat.

Cette réorientation se répercute de différentes manières dans d’autres médias et associations de journalistes un peu partout dans le monde. Aux États-Unis, l’initiative Covering Climate Now a émergé du partenariat des revues The Nation et du Columbia Journalism Review. Elle vise à développer des meilleures méthodes de couvertures journalistiques des changements climatiques et des phénomènes qui leur sont reliés. Au Canada, l’Association canadienne des journalistes (ACJ) a adopté une position visant à encourager l’ensemble des journaux canadiens à adopter un plan d’action afin de mieux rendre compte de la crise climatique. L’association « implore ses journalistes d’adopter un plan d’action pour couvrir, situer dans son contexte et localiser l’histoire la plus importante de notre temps » en plus de tenir redevables les institutions publiques et privées pour leurs actions et leurs inactions en matière de changements climatiques.

Enjeu de la qualité de l’information et de l’indépendance des médias

Cette réorientation journalistique concerne l’enjeu de la qualité de l’information en contexte démocratique. Plusieurs estiment à cet effet que l’on ne peut accorder la même valeur à un phénomène pour lequel il existe un consensus scientifique (p. ex. l’existence des changements climatiques et ses causes anthropiques) qu’à un débat portant sur des opinions politiques ne faisant l’objet d’aucun consensus scientifique (p. ex. le meilleur choix comme premier ministre du Canada). Bien que plusieurs recherches scientifiques portant sur les changements climatiques puissent être remises en question, notamment quant aux différentes méthodes et modèles utilisés pour faire des prédictions, il existe un large consensus scientifique sur l’existence des changements climatiques et leurs causes anthropiques. Dans ce contexte, l’équilibre journalistique ne peut présenter le point de vue négationniste comme valant autant que celui scientifique. De plus, l’absence de certitude scientifique absolue ne peut servir de justifications à la négligence de la prise de moyens effectifs afin de prévenir la dégradation de l'environnement.  L’existence des changements climatiques et leurs causes anthropiques, causées par l’activité humaine, ne doivent plus être considérés comme des enjeux théoriques mais plutôt comme une situation problématique concrète où il s’avère urgent d’agir. Laisser ouvert le débat et retarder la mise en place de moyens concrets comporte des conséquences néfastes importantes sur les populations humaines, leurs conditions de vie et même de la survie de l’espèce humaine. De nombreux chercheurs aux quatre coins de la planète estiment que l’heure est grave, qu’il est « minuit moins une » pour agir et, qu’en ce sens, il est nocif d’accorder une tribune médiatique contribuant à semer le doute sur les fondements mêmes des changements climatiques. D’autant plus que cette remise en cause est propulsée, en partie, par de puissants intérêts économiques et politiques et non par des considérations sociales et publiques.

En effet, force est de constater que la qualité de l’information sur les changements climatiques a été escamotée au profit d’intérêts économiques et politiques. De puissants lobbys industriels, composés particulièrement des membres de l’industrie pétrolière, ont financé un arsenal de relations publiques afin de semer le doute sur l’existence et les causes des changements climatiques. Dans leur ouvrage notable « Les marchands de doutes », les historiens des sciences Naomi Oreskes et Erik M. Conway font la démonstration que de tels lobbys ont investi des milliards de dollars dans des stratégies visant à semer des doutes sur des consensus scientifiques. Ces lobbys ont déployé une multitude de stratégies, notamment celle de mobiliser des groupes d’experts, revendiquant leur indépendance scientifique, et orchestré leur participation dans différents médias leur donnant tribune. Des lobbys de ce genre se sont historiquement constitués et organisés de manière à nier catégoriquement les dangers du tabagisme, de la dégradation de l’environnement liée aux pluies acides, des dommages à la couche d’ozone et de l’existence ainsi que des causes anthropiques des changements climatiques. Dans cette perspective, les médias courent le risque de se retrouver instrumentalisés par ces intérêts économiques.

Enjeu du dialogue sociétal inclusif

Toutefois, si la qualité de l’information est cruciale, l’exclusion des négationnistes climatiques peut avoir des conséquences notables au sein du contexte de dialogue sociétal. En effet, une grande partie des développements de l’éthique au Québec a été nourrie par les valeurs d’intégration sociale et de compétence à communiquer de manière pacifique dans une perspective dialogique avec l’ensemble des parties concernées par une situation problématique. Or, toutes et tous sont touchés par la crise climatique. Il est indispensable de prévenir une radicalisation des parties qui peut rendre stérile la discussion et nuire à la capacité même d’entretenir des lieux de dialogues fertiles et respectueux. De plus, refuser de donner tribune aux négationnistes climatiques ou ceux ne partageant pas le consensus scientifique ne doit pas contribuer à l’abandon de la visée de favoriser une meilleure compréhension de ce phénomène complexe. En ce sens, il s’avère important de mieux comprendre les mécanismes par lesquels les opinions peuvent être façonnées par certaines stratégies médiatiques et des structures sociales.

Il importe de souligner que la question climatique ne peut être traitée de manière isolée sans tenir compte d’autres considérations sociales telles que l’égalité et l’équité. L’accord de Paris et le GIEC reconnaissent à cet effet des liens intrinsèques entre la lutte contre les changements climatiques et la lutte contre la pauvreté et les inégalités sociales. La prise en compte de l’influence des contextes sociaux et économiques sur la perception et l’interprétation des changements climatiques par les individus est capitale. Le cas du mouvement des gilets jaunes en France est éloquent. Par souci environnemental, le gouvernement français a décidé d’augmenter la taxe sur l’essence sans mesurer les lourdes conséquences sur les conditions sociales et économiques d’une grande frange de la population française.

Enjeu de la participation du public

Le dernier enjeu est un corollaire du deuxième. La prise de position scientifique de la question environnementale et climatique par les journaux fait face au défi de s’assurer d’une participation représentative du public dans la couverture des changements climatiques. Dans une récente édition de l’Éthique hebdo, nous avons abordé l’importance de l’implication du public dans la démarche scientifique. Il est à cet effet essentiel de s’assurer d’une meilleure représentativité de la société au sein de l’entreprise scientifique ainsi qu’au sein des participants issus de la société civile. Cela en va de la crédibilité et de l’efficacité même des recherches scientifiques. Le journal The Guardian désire à cet effet mettre l’accent sur l’impact des catastrophes naturelles et des phénomènes météorologiques extrêmes dans la vie des gens. Cette démarche comporte l’enjeu de concilier et de choisir parfois entre l’explication scientifique et la perception locale des changements climatiques. De plus, la prise en compte de la perception des gens affectés par les changements climatiques requiert de s’assurer d’une juste représentativité de ces personnes, ce qui peut rendre difficile l’exclusion des négationnistes climatiques.

La philosophe Christine Larrère abonde en ce sens sur l’importance de penser ensemble l’éthique environnementale et la justice environnementale. L’auteure met en garde de ne pas s’en tenir exclusivement au discours scientifique, lequel porte, selon elle, sur la nature invisible. Le discours scientifique permet de comprendre les phénomènes de la « nature qui est invisible à l’œil nu et qui n’est accessible qu’à l’aide de procédures technoscientifiques complexes, rassemblant les scientifiques de diverses disciplines (climatologie, physique et chimie de l’atmosphère, géophysique) ».Il est aussi essentiel d’assurer la reconnaissance de la diversité culturelle des rapports à la nature. La nature est l’objet d’une perception locale et peut être perçue de différentes manières selon différents individus et groupes.

Ainsi, bien qu’il soit nécessaire d’accorder une plus grande place au discours scientifique dans la couverture journalistique des changements climatiques, il demeure indispensable de veiller à ne pas s’enfermer dans une approche scientifique dogmatique faisant fi d’autres considérations sociales, telles que les conditions sociales rendant possible un dialogue admettant une pluralité de perspectives, les inégalités sociales, économiques et politiques ainsi que les différentes perceptions locales de l’environnement. Il est d’ailleurs nécessaire de mieux comprendre les causes psychologiques, sociologiques et politiques sous-jacentes aux scepticismes en science et plus particulièrement à l’endroit des changements climatiques.