Enjeux éthiques des fausses informations sur la COVID-19

Pour de nombreux pays, la pandémie de COVID-19 constitue sans aucun doute la pire crise sanitaire des dernières décennies. En date du 8 avril, le virus s’est répandu dans l’ensemble des pays du monde. Il s’est transmis à plus de 1 485 000 personnes, causant plus de 85 500 décès. C’est la première fois que l’humanité peut suivre en temps réel l’évolution aux quatre coins du monde d’une pandémie d’une telle ampleur. Une quantité faramineuse d’information circule en permanence. Déjà au début du mois de février, alors que la propagation du virus demeurait encore limitée, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a fait part de ses craintes d’une « infodémie », c’est-à-dire une épidémie de fausses nouvelles générant de la confusion au sein de la population, au détriment d’une réelle diffusion d’informations fondées sur les discours officiels des autorités sanitaires et les meilleures connaissances scientifiques disponibles.

L'International Fact-Checking Network (IFCN) a récemment lancé un projet de collaboration sur les fausses nouvelles circulant dans le monde à propos du coronavirus. En date du 27 mars, ce partenariat rassemblant plus de 70 médias de vérification de faits provenant des quatre coins du monde avait déjà démystifié plus de 1500 fausses nouvelles circulant dans 61 pays. Les fausses informations circulant à propos du coronavirus seraient à ce point nombreuses et diffuses que les journalistes et vérificateurs de faits n’arriveraient plus à répondre à la demande.

Le fait que le contexte de pandémie dans lequel nous sommes soit aussi marqué par la désinformation soulève plusieurs enjeux éthiques, dont celui d’une crise de confiance envers les institutions, celui des effets des fausses nouvelles sur la propagation du virus, et celui de la responsabilité des différents acteurs impliqués : plateformes de médias sociaux, gouvernements et citoyens.

Confiance dans les institutions publiques

Comme nous l’avons mentionné dans le précédent Éthique hebdo, la confiance de la population dans les institutions publiques est de la plus haute importance en temps de crise sanitaire. Le succès de la majorité des mesures repose sur l’adhésion volontaire des citoyennes et citoyens et donc sur leur confiance que les décisions des autorités sont justifiées.

Selon certains, le climat de défiance dans les institutions politiques serait à la fois une cause et une conséquence de la diffusion à grande échelle de fausses nouvelles. En effet, certains experts estiment que la perte de confiance du public envers les autorités politiques et les médias traditionnels est en partie responsable de la circulation de fausses informations sur les réseaux sociaux. D’un autre côté, les conséquences des fausses nouvelles et des rumeurs risquent bel et bien d’accentuer la méfiance envers les gouvernements, les autorités sanitaires et les sources fiables d’informations. Certains craignent à cet effet que « l'environnement sur les réseaux sociaux se dégrade, au point où la spéculation, les rumeurs et les théories du complot prennent le dessus et éclipsent les informations factuelles ».

Santé publique et bien commun

La qualité de l’information est essentielle à la visée du bien commun, d’autant plus lorsqu’il s’agit d’une pandémie aux conséquences potentiellement désastreuses. Tout le monde a ainsi intérêt à être exposé aux meilleures informations et connaissances sanitaires disponibles afin de réduire la propagation du virus SARS-CoV-2 et de protéger les « personnes susceptibles d’être plus vulnérables ».

Les conséquences des fausses nouvelles sur le bon fonctionnement des processus politiques électoraux et des marchés financiers ont été démontrés au cours des dernières années. Toutefois, leurs impacts sur la santé des populations n’ont été, jusqu’à présent, que très peu étudiés. Des chercheurs se sont récemment intéressés à l’impact de la désinformation sur la santé des populations en situation de pandémie. Ils ont, pour ce faire, modélisé les mécanismes de propagation du norovirus (gastro-entérite), de la grippe et de la variole du singe en fonction de la vitesse à laquelle se propagent les vraies et les fausses informations sur le réseau social Twitter. Leur constat est sans équivoque : les « fausses nouvelles » ont pour effet d’accélérer la propagation de maladies infectieuses. Ces recherches sur l’impact de la désinformation dans la propagation d’une épidémie ou d’une pandémie insistent sur le fait qu’il est possible de lutter contre les fausses nouvelles, et ce, plus particulièrement à partir de deux principaux leviers : la diffusion d’une information de qualité et l’éducation à la désinformation sur les médias sociaux. Ces deux pôles d’actions confèrent une responsabilité aux plateformes de médias sociaux, aux autorités publiques et aux citoyens.

Responsabilité des plateformes de médias sociaux

Si les fausses nouvelles et les rumeurs ne datent pas d’hier, les médias sociaux ont été, depuis un moment, largement critiqués pour leur expansion fulgurante. On leur reproche de présenter les informations sans tenir compte de leur source et de leur exactitude. Selon certaines études, les réseaux sociaux favoriseraient également la circulation accrue de fausses nouvelles par rapport aux informations vérifiées.

Face aux pressions et aux inquiétudes grandissantes d’associations, de gouvernements et d’utilisateurs, les médias sociaux Twitter et Facebook ont tout récemment décidé de prendre des mesures et des politiques rigoureuses d’interdiction et de censures des fausses informations. Twitter a adopté des nouvelles mesures visant à renforcer ses règles de contenus de telle sorte que soit retiré toute information pouvant porter préjudice à l’endroit de groupes ethniques et de nationaux, aller à l’encontre des sources officielles des autorités sanitaires et contribuer à la transmission de la COVID-19.

Ce renforcement des règles de contenus ne se limite pas seulement aux citoyens. Il s’applique également aux grands leaders du monde. En effet, le Président du Brésil Jair Bolsonaro, réputé pour son opposition aux mesures de confinement, s’est vu retirer, par Twitter, une vidéo dans laquelle il vantait les mérites de la chloroquine, un médicament dont l’innocuité et l’efficacité à traiter le coronavirus ne fait l’objet d’aucun consensus scientifique à l’heure actuelle. Facebook aurait, pour sa part, demandé à l’homme d’État brésilien de retirer sa vidéo. 

Responsabilité des gouvernements

Il est important que les médias sociaux se dotent de procédures et de critères permettant de retirer tout contenu qui se rapporte à des fausses nouvelles. Toutefois, même en utilisant des algorithmes d’intelligence artificielle, les médias sociaux ne parviendront vraisemblablement jamais à les retirer en entier. En effet, les mêmes fausses nouvelles circulent à différents endroits du monde et dans différentes langues. À l’ère des médias sociaux, il est important que les gouvernements veillent à la qualité de l’information ainsi qu’à une meilleure sensibilisation et éducation à la désinformation. Les personnalités et institutions politiques détiennent une importante responsabilité à cet égard. En plus de l’importance de leur propre exercice du jugement critique et de de leurs interventions publiques ne favorisant pas la circulation de fausses nouvelles, les gouvernements peuvent faire une énorme différence dans le déploiement de ressources en ce qui concerne l’éducation à la cybercitoyenneté, le développement de capabilités numériques et du jugement critique des citoyens à l’endroit de la fausse information. Le gouvernement du Royaume-Uni a à cet effet lancé une campagne publicitaire qui s’intitule « Don’t feed the beast ». On y présente une liste de critères, tels que l’importance de s’intéresser à la crédibilité des sources d’information, l’authenticité des images, l’analyse de la véracité des faits et le repérage des erreurs.

Responsabilité individuelle

En contrepartie, les citoyens et usagers possèdent, eux aussi, une responsabilité eu égard aux médias sociaux. Comme le mentionne à cet effet la CEST jeunesse 2018, « c’est, en quelque sorte, un devoir citoyen que d’orienter nos interactions virtuelles de manière responsable. » Ce devoir est accompli, notamment, en cultivant son propre sens critique, en vérifiant la qualité de ses sources d’information, et en évitant de partager des supposées nouvelles qui ne correspondent pas aux normes élémentaires de journalisme.

Cela dit, cela demeure parfois plus facile à dire qu’à faire. On doit se montrer particulièrement vigilants. Des recherches sur le développement cognitif montrent qu’il reste encore beaucoup d’efforts à faire afin de mieux comprendre nos biais cognitifs ainsi que nos résistances et limites à modifier intentionnellement nos croyances fausses ou non vérifiées. À cet effet, de récentes recherches sur le sujet démontrent que, sans égard à des critères de vérité ou de logique, nous avons tendance à préférer les informations qui renforcent nos propres croyances et attitudes et à aligner nos croyances avec celles des gens qui nous entourent. Le fait de recevoir un retour positif sur le partage d’une information, peu importe son degré de véracité, a pour effet de renforcer notre sentiment de certitude.