L’industrie gazière et pétrolière en période de pandémie : Un secteur à sauver ou une occasion de transition à saisir?

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Au cours de la pandémie actuelle, nous avons tendance à focaliser notre attention sur les mesures de santé publique immédiates et sur les mesures économiques à court terme. Cependant, des décisions que nous devons prendre maintenant façonneront l’avenir durablement. C’est le cas du sauvetage (bailout) de certains secteurs industriels.

Le 19 mars, The Globe and Mail annonçait que le gouvernement fédéral préparait une opération de sauvetage de l’industrie pétrolière et gazière canadienne. Certains parlent d’une aide de 15 milliards. Cette annonce a provoqué la réaction de plusieurs opposants, dont 265 universitaires qui se sont exprimés dans une lettre ouverte. Est-il souhaitable de sauver cette industrie?

Demandes de l’industrie et du gouvernement albertain

L’industrie et le gouvernement albertain proposent plusieurs mesures telles que l’annulation ou la réduction des impôts et des taxes foncières; la suspension de la taxe carbone fédérale ou gel du taux; des prêts sans intérêts; etc. Pour garder à l’emploi les travailleurs de ce secteur, certains demandent un programme public de nettoyage de milliers de puits de pétrole abandonnés par l’industrie (une responsabilité de l’industrie). Une autre mesure s’inspire du sauvetage de l’industrie automobile au Canada dans la foulée de la récession de 2008 : l’achat d’actifs de l’industrie par le gouvernement fédéral, c’est-à-dire une participation publique dans le capital des entreprises pétrolières.

L’industrie pétrolière profite de financement public depuis longtemps. Les Libéraux de Justin Trudeau avaient promis de cesser de la subventionner, mais cette promesse n’a pas été tenue. Chaque fois, le principal argument est de sauver des emplois et de récolter des redevances. On rappelle que l’industrie emploie 100 000 travailleur.se.s et qu’il s’agit d’un secteur important de l’économie canadienne. Le bien-être de nombreux travailleurs et la prospérité économique du pays en dépendraient.

Enjeux économiques

Les opposants au sauvetage public de l’industrie gazière et pétrolière avancent différents arguments. Premièrement, ils questionnent la pertinence de sauver une industrie déjà moribonde. La pandémie a en effet entrainé un ralentissement économique et une chute du prix du pétrole. Mais derrière ce facteur conjoncturel, se trouvent des facteurs plus structuraux qui étaient déjà à l’œuvre bien avant la crise actuelle. D’une part, le pétrole issu des sables bitumineux est très cher à produire et n’est pas compétitif sur les marchés, surtout depuis l’essor du gaz et du pétrole de schiste américain. Avant la pandémie, les investissements privés commençaient déjà à se retirer de différents projets (ex. projet Frontier). D’autre part, avec les exigences mondiales de réduction des émissions de GES, les pays devraient tendre progressivement vers la carboneutralité et la demande de pétrole ne fera que décroitre. Or, un sauvetage ne peut rien contre la chute des prix ni contre la tendance à la baisse de la demande.

Deuxièmement, l’exemple du sauvetage de l’industrie automobile suite à la crise de 2008 illustre bien certaines limites de cette approche. En effet, alors que le gouvernement a dépensé 13.7 milliards pour sauver les constructeurs, ceux-ci n’ont pas hésité par la suite à déplacer leurs usines et les emplois hors du Canada. Ainsi, rien ne garantit qu’une industrie rescapée par une opération de sauvetage continuera à employer des travailleurs canadiens. De plus, une grande partie des prêts accordés n’ont jamais été remboursés.

Troisièmement, des études démontrent qu’investir dans les énergies renouvelables crée beaucoup plus d’emplois que dans le secteur des énergies fossiles. Depuis 2014, le secteur pétrolier et gazier met des travailleurs à pied et a connu un important ralentissement en termes de création d’emplois. Le recours grandissant de ce secteur à l’automatisation n’améliore pas la situation de l’emploi.

Enjeux environnementaux

L’industrie des sables bitumineux est non seulement économiquement fragile, elle est aussi un frein important aux efforts de réduction des émissions de GES. Le réchauffement climatique menace la survie de plusieurs espèces végétales et animales, dont l’espèce humaine. La non-malfaisance prescrit de prendre des mesures propres à réduire le plus possible ce réchauffement. De plus, la solidarité implique que les générations actuelles ont une responsabilité envers les générations futures (justice intergénérationnelle).

Le Canada a adhéré à l’Accord de Paris en décembre 2015. Le respect des cibles de l’Accord de limiter le réchauffement à 1.5 °C nécessiterait une réduction des émissions canadiennes à 381 Mt par année en 2030 et l’atteinte de zéro émission en 2050. Le Canada a émis 716 Mt de GES en 2017. La cible déterminée par les gouvernements Harper et Trudeau est de 513 Mt d’ici 2030, mais si aucune nouvelle mesure n’est adoptée, le Canada émettra 592 Mt en 2030. Les émissions du secteur pétrolier et gazier ont augmenté de 23% de 2005 à 2017 et ce secteur prévoit une croissance continue jusqu’en 2040.

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Les décideurs doivent prendre en considération les conséquences à long terme de leurs interventions, tant sur l’environnement que sur le bien-être des travailleurs. Est-il opportun de sauver cette industrie alors qu’elle est déjà mal en point et que nous devons amorcer une importante transition énergétique qui se fait attendre depuis trop longtemps? La crise actuelle ne devrait-elle pas être perçue comme une occasion à saisir pour accélérer la transition? Serait-il plus sage d’investir dans les technologies d’énergie propre, dans la (re)formation des travailleurs et la reconversion des emplois vers le secteur des énergies renouvelables?