Bénéfices et risques de la science ouverte dans le contexte de la COVID-19

À l’heure actuelle, des milliers de chercheurs aux quatre coins de la planète sont à la recherche des meilleurs moyens de dépistage du virus, d’un remède et d’un vaccin. L’urgence de parvenir rapidement à ces découvertes a provoqué certaines avancées à l’égard de la science ouverte, un mouvement qui suscite de plus en plus d’intérêt à travers le monde. En effet, un nombre grandissant d’acteurs de tous horizons plaident de plus en plus pour  « rendre la science plus ouverte, plus accessible, plus efficace, plus démocratique et plus transparente. »

Bien qu’il existe plusieurs manières de concevoir la science ouverte, on reconnaît majoritairement trois principales dimensions : l’accès universel aux publications scientifiques (par l’entremise de banques de données et d’archives numériques), l’accès aux données de recherches ainsi qu’une plus grande participation citoyenne dans l’ensemble du processus scientifique. Un des objectifs de la science ouverte est de faire tomber les barrières financières imposées par les revues scientifiques et les bases de données pour accéder aux recherches scientifiques, d’autant plus qu’une grande partie de ces recherches sont financées à même des fonds publics. Le coût de certains abonnements à ces ressources a subi d’importantes augmentations au cours des dernières années, à un  point tel que même les universités les plus riches du monde ne disposeraient plus des moyens financiers pour y accéder.

La présente crise sanitaire internationale a permis d’accroître la mise en commun des recherches scientifiques. Certains pensent que cela pourrait aller jusqu’à modifier de manière durable la collaboration scientifique entre les pays. Plusieurs banques de données et revues scientifiques ont à cet effet donné accès au grand public à leurs contenus portant sur la COVID-19. De plus, les revues encouragent que des recherches qui n’ont pas encore été publiées (preprints) parce qu’elles n’ont pas encore été évaluées par les pairs (peer-reviewed) soient partagées et rendues publiques via des plateformes d’archives numériques (notamment MedRxiv et BioRxiv). Bien que ces initiatives soient dans l’ensemble pertinentes et bénéfiques pour l’avancement scientifique sur la COVID-19, elles comportent toutefois d’importants risques, notamment sur les plans de la rigueur de la pratique scientifique et de la circulation de fausses nouvelles.

La science en contexte d’urgence

L’un des enjeux centraux auquel font face les revues scientifiques dans la présente crise est d’assurer la rigueur des recherches tout en rendant ces dernières accessibles le plus rapidement possible en raison du contexte d’urgence. Le processus de publication d’une étude exige généralement beaucoup de temps. Selon certaines estimations, l’évaluation rigoureuse d’une recherche peut prendre environ cinq mois. Il s’agit d’un délai important qui permet toutefois d’assurer la fiabilité des résultats scientifiques et la transparence des recherches.  Ce long processus permet à des scientifiques et à des experts du domaine de l’étude de procéder à une analyse et à une évaluation rigoureuses de la méthodologie, de la procédure de collecte de données et de la qualité des analyses permettant de parvenir aux résultats. Cette vérification permet d'éviter la publication de recherches erronées et amène souvent les auteurs à apporter des modifications substantielles à leurs écrits.

Or, le présent contexte d’urgence visant à trouver un remède et un vaccin a incité plusieurs revues à accélérer le processus de vérification par les pairs. Par exemple, l’une des études qui a été la plus médiatisée a été approuvée en moins de vingt-quatre heures par le International Journal of Antimicrobial Agents. Cette étude prétend démontrer l’efficacité de l’association de l’hydroxychloroquine et de l’azithromicin pour diminuer la charge virale respiratoire du virus. Toutefois, plusieurs failles ont été soulevées par la suite par des scientifiques à travers le monde. En effet, on reproche notamment à l’étude que le recrutement des participants n’a pas été fait de manière aléatoire, que l’échantillon des participants demeure restreint et que le départ de certains participants en cours de recherche remette en doute les conclusions tirées. Dans ce contexte, la recherche aurait simplement pu être publiée sur les plateformes d’archives de prépublications le temps qu’une évaluation par les pairs rigoureuse soit effectuée. Le lendemain de la publication de l’étude, le président américain faisait une déclaration publique sur le média social Twitter comme quoi l’association des deux substances pouvait changer le cours de l’histoire. L’étude en question n’avait toutefois pas été reproduite et le caractère sécuritaire de l’utilisation de ces substances sur des patients atteints de la COVID-19 n’avait pas été démontré. Le contexte actuel appelle donc à la prudence et à la patience des décideurs publics avant de conclure au bienfait d’un nouveau médicament.

Rigueur scientifique et circulation de fausses nouvelles

Les études préliminaires qui n’ont pas été évaluées de manière rigoureuse peuvent contribuer également à faire circuler des énoncés qui n’ont pas encore été validés ou qui pourraient se révéler faux. Elles peuvent de plus alimenter la circulation de fausses nouvelles et de théories conspirationnistes. En effet, le 2 février 2020, un article publié sur bioRxiv prétendait avoir fait la découverte dans l’ADN du SARS-CoV2 d’une « étrange similarité » avec des segments de l’ADN du VIH. L’article a par la suite reçu de vives critiques, notamment dans une déclaration commune de 27 scientifiques provenant de huit pays différents. Bien qu’il fût par la suite retiré par ses auteurs, cet article a alimenté les théories conspirationnistes et une importante diffusion de fausses nouvelles selon lesquelles le nouveau coronavirus avait été fabriqué en laboratoire. Selon certaines estimations, cette publication aurait été l’une des études les plus discutées du Web.

Enfin, il est important de souligner le grand effort des scientifiques dans la présente crise afin de favoriser une plus grande solidarité entre chercheurs et une meilleure efficacité de l’entreprise scientifique. En dépit de ses nombreux bénéfices et de valeurs partagées qu’elle permet de générer, la science ouverte doit se doter de dispositifs permettant de ne pas favoriser le court-circuitage du processus d’évaluation par les pairs ainsi que l’alimentation de fausses nouvelles. Ces plateformes doivent être utilisées avec grande prudence et responsabilité par les chercheurs, les citoyens et les décideurs publics, à défaut de quoi les études peuvent être déformées, mal interprétées, créer de faux espoirs et causer des torts à des populations. Il importe de se rappeler qu’à la fin de cette crise, plusieurs recherches préliminaires et publications scientifiques seront contredites par d’autres. Il en va ainsi du travail scientifique et de son long processus de validation et d’invalidation des expériences.