Commission de l'éthique en science et en technologie

En septembre dernier paraissait le plus récent « bilan de santé » de la planète révélant qu’une septième limite planétaire avait été franchie, celle de l’acidification des océans. Si ce dépassement semble certainement inquiétant, que nous indique-t-il réellement?

Les limites : une zone sûre pour les activités humaines

Le modèle des limites planétaires a été développé en 2009 par un groupe de scientifiques du centre de recherche de Stockholm sur la résilience. Leurs recherches permettent d’identifier que neuf processus biophysiques sont essentiels à la préservation des conditions propices à la vie humaine sur Terre.  La limite de chacun de ces processus représente le seuil au-delà duquel leur fonctionnement risque de basculer dans un état critique et irréversible, compromettant la capacité du système Terre à maintenir un état stable et sécuritaire. En proposant ces frontières, le modèle vise à identifier la zone de fonctionnement sûre pour les activités humaines. La figure 1 indique les niveaux plus récents estimés dans le bilan 2025 pour chacune des neuf limites.

 

Figure 1 : Les neuf limites planétaires en 2025 [1]

 

Le modèle renseigne aussi sur la manière dont les processus régulent les conditions du système Terre. Deux éléments centraux permettent de réguler les variations naturelles et les pressions posées par les activités humaines: l’interdépendance entre les sous-systèmes (p. ex. l’atmosphère, les océans, les sols, etc.) et les rétroactions climatiques. Par exemple, le cycle du carbone implique des interactions entre les océans, la biosphère et les sols dans l’absorption et la transformation du CO₂. La mesure du budget carbone s’appuie sur cette fonction régulatrice, tout en révélant les limites de la capacité résiduelle du système à absorber les émissions.

L’interdépendance des processus fondamentaux signifie que le dépassement de la limite pour un processus est aussi susceptible de perturber les autres. Face au changement des conditions terrestres, l’existence de rétroactions positives et de points de bascule conditionne les sous-systèmes à des réponses imprévisibles et sujettes à l’emballement. Par exemple, l’augmentation des températures (changement) provoque la fonte du pergélisol (réponse) qui, en dégelant, libère les gaz à effet de serre stockés dans le sol qui contribuent à leur tour à accentuer le réchauffement climatique (boucle de rétroaction). Dans cet exemple, le point de bascule est l’atteinte d’une température donnée, seuil au-delà duquel le dégel du pergélisol se poursuit de manière automatique et est difficilement réversible. Les principaux points de bascule identifiés à l’heure actuelle sont associés à la fonte des glaces, à la dégradation de la forêt tropicale et aux changements dans les systèmes de circulation atmosphérique et océanique.

Les activités humaines mettent à risque la stabilité du système Terre

Le modèle des limites planétaires met en lumière une réalité préoccupante : les activités humaines perturbent désormais sept des neuf processus fondamentaux qui régulent le système Terre. Il est largement admis que notre époque se caractérise par l’influence dominante de l’action humaine sur la nature. Cette emprise s’est intensifiée de manière spectaculaire à partir des années 1950, période identifiée par des climatologues comme la « grande accélération ».

Ce tournant historique met en évidence une corrélation entre, d’une part, l’essor d’indicateurs tels que la croissance démographique, le produit intérieur brut ou encore le développement des télécommunications et, d’autre part, la dégradation de l’intégrité des systèmes naturels. Celle-ci s’observe notamment par la mesure de la hausse des températures mondiales, de la déforestation tropicale ou du recul de la biodiversité. Cette convergence révèle le rôle central des activités humaines dans la perturbation des processus biogéochimiques essentiels à la stabilité du système Terre.

Des propositions pour répondre aux défis actuels

Depuis plusieurs années le rapport mondial sur les risques illustre les relations entre les grands enjeux sociaux, économiques, géopolitiques et environnementaux au niveau planétaire. Le modèle des limites planétaires met en lumière les risques associés à la poursuite du modèle actuel de développement des activités humaines reposant sur la croissance économique infinie. En exerçant une pression grandissante sur les capacités de régulation du système Terre, cette logique compromettrait les processus naturels qui soutiennent la stabilité climatique. Néanmoins, quoique très utile, l’identification des limites planétaires ne permet pas de montrer comment les risques et dommages environnementaux affectent de manière disproportionnée et inéquitable certaines communautés (justice environnementale), même en deçà des seuils critiques, ni de saisir les relations entre les grands défis contemporains.

C’est en réponse à ces constats que de nouvelles approches intégrant des considérations de justice au modèle des limites planétaires, comme celle des limites sécuritaires et justes ou de l’économie du bien-être ont été proposées. L’économie du beigne (Doughnut economics), développée par l’économiste Kate Raworth, est un autre exemple de modèle utilisé pour réfléchir et articuler l’interdépendance des dimensions sociales, environnementales et économiques dans les politiques publiques. En redéfinissant les priorités économiques autour du bien-être plutôt que de la croissance économique, l’économie du beigne propose d’instaurer, en plus du plafond écologique posé par les limites planétaires, un plancher social, c’est-à-dire une limite inférieure qui représente les ressources nécessaires pour satisfaire les besoins humains fondamentaux essentiels à une vie digne et épanouissante. L’espace entre les deux limites est la zone dans laquelle l’humanité peut prospérer de manière durable et équitable. La Figure 2 présente le modèle.

 

Figure 2: Le beigne des limites sociales et planétaires [2]

 

En 2020, la ville d’Amsterdam a adapté le cadre du beigne pour orienter sa stratégie de relance économique et de développement urbain, réfléchissant ainsi conjointement à ses défis d’employabilité, d’infrastructure et de soutenabilité. Cette démarche s’est notamment traduite par plus de circularité dans l’économie, par des mécanismes de soutien aux initiatives citoyennes et par de nouvelles politiques pour favoriser la durabilité du secteur de la construction. Depuis, plusieurs autres villes, dont Nanaimo en Colombie-Britannique, et différentes organisations ont utilisé le modèle du beigne ou s’en sont inspirées pour réfléchir à leurs politiques publiques.

À l’échelle globale, des analyses comparatives montrent que certains pays, comme le Canada, atteignent des niveaux de bien-être très élevés, mais au prix d’une utilisation de ressources qui dépasse largement ce qui serait soutenable à l’échelle planétaire tandis que d’autres présentent un équilibre relatif entre les deux dimensions (un comparateur en ligne est aussi disponible). Par exemple, le Costa Rica parvient à offrir des conditions sociales satisfaisantes avec une empreinte écologique bien moindre. Le modèle du beigne propose l’adoption d’une vision du développement fondée sur l’équilibre entre les besoins humains et les limites planétaires.

Pour les tenants de ces nouvelles approches, leur adoption permettrait d’intégrer une dimension éthique aux sciences économiques et environnementales et d’offrir une vision alternative aux réponses fondées sur la croissance économique à tout prix.

 


[1] L’image est tirée du bilan de santé 2025 de la planète, illustrée par Planetary Boundaries — Globaïa et traduite par Radio-Canada

[2] Source: Kate Raworth et Christian Guthier. CC-BY-SA 4.0. Tirée de Raworth, K. (2017), Doughnut Economics: seven ways to think like a 21st century economist. London: Penguin Random House.

 

 

 

Date de mise en ligne : 6 novembre 2025
Les limites planétaires: enjeux et perspectives

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