Commission de l'éthique en science et en technologie

L’Éthique Hebdo de cette semaine présente un outil essentiel à une gouvernance climatique juste et efficace : le budget carbone.

Le budget carbone, c’est quoi ?

Il existe plusieurs types de budgets carbone. Le premier type de budget carbone, le budget global historique, repose sur le cycle du carbone et sur la comptabilisation des sources d’émissions de CO₂. Il illustre comment le carbone circule et s’accumule dans les différents réservoirs du système Terre  (les océans, la végétation, les sols) et l’atmosphère. Cet outil dresse le bilan des émissions et des absorptions et peut en faire un portrait, par exemple selon la localisation ou la période dans le temps. Cette analyse sert notamment à quantifier la part de l’augmentation de la concentration de CO₂ atmosphérique qui résulte des activités humaines. Il permet aussi de constater comment les océans, les sols ou la végétation réagissent à ces changements : c’est par exemple cet outil qui a permis d’illustrer comment l’absorption de l’excès de CO₂ par les océans a conduit à leur acidification.

Les autres types de budgets carbone, tout en s’appuyant sur ces données scientifiques, réfèrent plutôt à la quantité d’émission de CO₂ qui est compatible avec la limitation du réchauffement planétaire. Comme la hausse des températures est à peu près proportionnelle aux émissions de CO₂ relâchées dans l’atmosphère par les activités humaines, on peut estimer la quantité d’émission correspondant à un réchauffement donné. Cette méthode permet d’obtenir le budget carbone total, soit le maximum théorique d’émissions de CO2 compatible avec des objectifs climatiques comme ceux formulés dans l’Accord de Paris (limiter l’augmentation des températures bien en dessous de 2 °C et, si possible, de 1,5 °C). En soustrayant de ce maximum la quantité de CO₂ déjà émise, on obtient le budget carbone restant, qui correspond à la quantité d'émissions qu’il est toujours possible d’émettre, à un instant donné, pour demeurer sous une température souhaitée.

Ces deux derniers types de budgets carbone sont les utilisations les plus courantes du concept. Dans les deux cas, il est posé que le plafond d’émissions à ne pas dépasser d’ici l’atteinte de la carboneutralité est fixe et représente une quantité limitée. Un budget limité pour l’ensemble de cette période signifie donc que des « dépenses de CO₂ » élevées nécessiteront de restreindre les dépenses futures afin de respecter le budget.

Quel est le budget carbone restant?

La détermination des budgets carbone est un exercice complexe. Cela implique des incertitudes ainsi qu’un ensemble de choix subjectifs et méthodologiques. En guise d’exemple, le GIEC indiquait dans son dernier rapport qu’à partir de 2020, le budget carbone restant pour limiter le réchauffement à 1,5 °C avec une probabilité de 50 % de succès était estimé à 500 gigatonnes de CO₂ (GtCO₂). En visant une probabilité de 67%, ce chiffre diminuait à 400 GtCO₂, tandis que, pour rester sous une température de 2 °C, toujours avec une probabilité de 67 %, le budget était plutôt de 1150 GtCO₂. L’écart entre ces estimations illustre l’importance significative des paramètres et des objectifs visés pour établir le budget carbone restant. Au-delà de ces calculs, les décisions qui découlent des trajectoires d’atténuation envisagées ont des conséquences importantes, chaque dixième de degrés d’éloignement de la cible de 1,5 °C accentuant les risques climatiques auxquels sont exposés les populations et les écosystèmes.

La révision annuelle de ces estimations indiquait qu’en 2025, les budgets restants pour atteindre les objectifs de l’Accord de Paris avaient significativement diminué (130 GtCO₂ pour 1,5°C à 50%; 80 GtCO₂ pour 1,5°C à 67% ; 870 GtCO₂ pour 2°C à 67%). Le constat fait par les scientifiques est sans équivoque : la décennie actuelle est critique, et, malgré l’accélération des efforts de décarbonation, les émissions globales continuent d’augmenter. Au rythme actuel d’environ 40 GtCO₂ par année, le respect des budgets carbone permettant de maintenir la température sous 1,5°C est sérieusement compromis.

Les budgets carbone comme outils de gouvernance climatique

Plus qu’une simple sonnette d’alarme, les budgets carbone jouent un rôle important pour l’action climatique. Ils sont d’abord une manière efficace d’évaluer et d’aligner les politiques climatiques par rapport aux objectifs de limitation du réchauffement planétaire. Par exemple, en comparant au budget carbone restant la somme des émissions qui ne sont pas couvertes par des engagements de réduction, on obtient très concrètement l’écart qui doit être comblé, soit par des engagements additionnels ou compensés par des émissions négatives. De la même manière, les budgets carbone peuvent aussi être rapportés à l’échelle d’un pays, d’une ville, d’un individu, etc. Ainsi divisés, ils peuvent servir à planifier et à répartir dans le temps ou par secteur les efforts de réduction de manière cohérente avec les objectifs et engagements nationaux. Dans son premier avis paru en 2021, le Comité consultatif sur les changements climatiques recommandait au gouvernement québécois de renforcer sa gouvernance climatique en établissant des budgets carbone quinquennaux, à l’instar d’autres États, notamment le Royaume-Uni.

La justice au cœur de la répartition des émissions

Oxfam révèle qu’en 2023, 10 % des personnes les plus riches étaient responsables de 48 % des émissions mondiales, tandis que la moitié la plus pauvre de la population n’en générait que 8 %. Alors que le budget carbone est limité, la très inégale distribution des émissions entre les individus est une question de justice, car elle affecte directement les droits fondamentaux au développement et à la subsistance d’une importante part de la population mondiale.

Comment alors devraient être distribués les « droits d’émettre » ? Déterminer le budget carbone dont disposerait, par exemple, un État ou une personne est une question complexe qui est l’objet de débats. Sans parvenir à les résoudre directement, les budgets carbone peuvent néanmoins contribuer à les éclairer, notamment en rendant visible la distribution des émissions en fonction de différents paramètres. Le rapport d’Oxfam propose une lecture de cette répartition basée sur le revenu, mais il est également possible de l’illustrer en fonction, par exemple, de périodes considérées, de secteurs d’activité, de régions du monde, etc. En dressant le bilan des émissions mondiales, les budgets carbone permettent de comparer la responsabilité de différentes entités dans le réchauffement climatique à ce que serait leur « juste part » du budget.  Ultimement, établir des budgets carbone nationaux comme outils de gouvernance des politiques climatiques serait l’un des moyens d’opérationnaliser les principes de justice, de responsabilité et de solidarité qui devraient guider l’action des États en matière d’adaptation, d’atténuation ou de réparation des pertes et dommages dus aux changements climatiques.


 

Date de mise en ligne : 26 février 2026
Budgets carbone et gouvernance climatique juste

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